Louis Delieux s'est éteint
mercredi 19 septembre 2018

Louis Delieux
Louis Délieux, grand homme de cheval, s'est éteint dimanche à l'âge de 100 ans. © Collection Patrick Socasau

Louis Delieux nous a quittés ce dimanche à l’âge de 100 ans. Il sera inhumé vendredi et c’est alors un siècle d’élevage et de compétition dans le Sud-Ouest qui vont disparaitre. Doté d’un solide sens du bien commun, ce grand homme de cheval a marqué des générations d’éleveurs et de cavaliers.

Durant l’hiver 2010, Louis Delieux et son épouse m’avaient invité à déjeuner dans leur charmante demeure gersoise. La classe, la jovialité et la simplicité de cet homme déjà âgé m’avaient frappé. Partager quelques heures en sa compagnie, c’était comme remonter le fil d’une odyssée à peine croyable, celle du cheval de sport dans le Sud-Ouest. Non sans malice, il m’avait confié quelques histoires datant de la fin de son adolescence, celles de coups de commerces mirifiques, à l’époque où les Espagnols franchissaient les Pyrénées pour acheter des mules. C’était bien avant la deuxième Guerre et le label « du Poitou » était la mode. Des bêtes qui avaient grandi sur les coteaux du Gers étaient dressées puis vendues comme poitevines. Les acheteurs, satisfaits de leurs acquisitions, revenaient années après années. Sans jamais découvrir cette supercherie bien pardonnable.

Floberie, petite et explosive

C’est dans le septième régiment des Spahis, en tant qu’officier de réserve, que ce natif de l'Isle-Jourdain a eu l’occasion de parfaire son éducation équestre. La passion du cheval fut la plus forte et son diplôme d’ingénieur agricole, qui l’autorisait à de grandes ambitions, ne pesa pas bien lourd face à l’appel de la compétition. Dans les années 1940, il acheta une petite jument Anglo-Arabe venue de Saint Gaudens : Floberie (Caprice VIII). Cette dernière n’avait pas été retenue par la commission de remonte de l’armée : du haut de son mètre cinquante, elle ne toisait pas la taille réglementaire. Mais son modèle exceptionnel fit dire quelques années plus tard au directeur du haras national de Tarbes : « Elle est parfaite mais n’est que petite ». A la libération, alors que le carburant était rare, Floberie fut attelée pour servir de moyen de locomotion. La jument était si bouillonnante qu’il fallait la placer dans un angle de la cour de ferme au moment de l’équiper, sous peine de devoir courir après la voiture pour la rattraper. Son cœur était tel qu’un aller-retour à Montauban – 120 kilomètres – ne parvenait pas à venir à bout de son énergie. Cet attelage insolite fut rapidement amené à croiser sur la route de plus en plus de véhicules au moment du retour des carburants sur le marché. La petite jument n’aimait pas vraiment cela et après quelques embardées à travers champs, il fut décidé de la réorienter vers le concours hippique, une activité alors bourgeonnante dans le Gers et la région Toulousaine.

De l’attelage aux sports équestres. Floberie était alors âgée de 10 ans et elle n’avait jamais sauté une barre. Mais elle était très douée et avec la bonne main de Louis Delieux, elle ne tarda pas à se révéler performante. Au point de devenir un des meilleurs chevaux de la région. Champions des Pays d’Oc à deux reprises, Floberie et Louis Delieux ont gagné plus de 600.000 francs en compétition, accrochant notamment à leur palmarès les deux plus belles épreuves régionales de l’époque, alors nanties d’une aura internationale : le Grand Prix de Pau et le Grand Prix de Biarritz. Après la fin de carrière de Floberie, son cavalier fut pendant longtemps, et jusqu’à un âge avancé, l’une des plus fines cravaches de la région. Sa science du train, son sens du cheval et sa bonne main mais faisaient merveilles, en particulier avec les jeunes sujets pleins de sang que l’élevage régional produisait alors.

L’homme qui a sauvé Djecko

Petit alezan avec des jarrets étroits, une encolure un peu fausse, mais énergique et courageux, Djecko (Quicko) fit la monte au haras national deTarbes de 1953 à 1972. Il n’avait couru qu’une fois en plat et n’étant pas une première série au modèle, il fut donc cheval de réserve. Un autre étalon n’ayant pas passé le spermogramme, c’est Djecko fut envoyé à la reproduction pour le remplacer... Délaissé par les éleveurs, il fut question de le réformer. Louis Delieux est alors intervenu pour qu’on lui donne une deuxième chance, en promettant de lui envoyer ses juments personnelles. Et pour cause, il était le seul à disposer d’une information capitale, comme il nous l’avait confié en 2010 : « A l’époque il était interdit de faire sauter les étalons. Avec le sous-directeur du haras de Tarbes de
l’époque, Monsieur Charpy, nous faisions pourtant sauter Djecko en cachette dans le manège du haras. Il n’avait pas des bons jarrets mais une volonté terrible, avec du caractère, et surtout il sautait très bien. Djecko a légué ce caractère. Ses produits étaient très respectueux et très stylistes, très volontaires aussi. Ils n’étaient pas les chevaux de tout le monde, mais quand on les comprenait… J’ai sorti beaucoup de produits de Djecko en épreuves pour jeunes chevaux et certains ont par la suite concouru au plus haut niveau. »

Relancé par Louis Delieux, l’étalon s’est révélé être un reproducteur de premier plan, en donnant notamment Opium C CSIO, Sigurd CSIO, Floréal CSIO, Topaze CSI, Flore CSI, Cabara ISO 151, Cinha ICC 142… Il s’est ensuite révélé être un très bon père de mère, ses filles ayant donné des gagnants au meilleur niveau. La réussite du croisement du Djecko sur Floberie a confirmé l’intuition du cavalier en lui donnant Floréal (4ème des 4ans, 2ème des 5ans puis CSIO), Florestan (quatre fois de suite parmi les quatre premiers du championnat de France des cavalières) et Flore (4ème des 4ans, championne des 6ans AA puis CSI). A son tour, Flore fut poulinière chez Louis Delieux où elle a donné l’étalon Quatar de Plape (Emir IV) et Hazard (Abiron) ISO 167 CSIO (2ème du championnat de France, gagnant de deux épreuves à Aix- la-Chapelle). Les filles de Flore ont à leur tour bien produit (Vlan de Vergoignan ISO 153, Dandy du plape ISO 164…).

L’œil de l’expert

Sommité de ce que l’on appelait alors l’Anglo-Arabie, Louis Delieux n’en était pas moins ouvert à tout bon cheval, quelle que soit origine. C’est ainsi qu’il repéra Lutteur B (Furioso). Il était au départ monté par une cavalière de la région de Marseille qui, bien que douée, paraissait dépassée par ce cheval très délicat. A partir de 1963, le Selle Français pris la direction du domaine du Plape où il fut mis en valeur selon la méthode « Delieux ». Notre Gersois repérait et préparait beaucoup de chevaux pour les vedettes de l’époque et notamment Pierre Jonquères d'Oriola. Sur insistance de Delieux, le Catalan essaya à plusieurs reprises le fis de Furioso (Son in Law), avant de l’acheter en mai 1964. La suite de l’histoire est bien connue. Contre l’avis de la Fédération, d'Oriola s’est envolé pour Tokyo où il a remporté sa deuxième médaille d’Or Olympique en individuel. Ce succès fit grand bruit, alors même que les équipes de France réalisaient une olympiade peu fructueuse. La presse régionale avait alors demandé aux Delieux s’ils avaient quelques espoirs pour les Jeux suivants, ceux de Mexico. Leur réponse fut très claire : « Pourquoi pas, nous avons avec Pirate un cheval de 4ans qui promet beaucoup. » S’il ne fut pas médaillé olympique, cet Anglo-Arabe repéré dans le Lot-et-Garonne est par contre devenu un pilier de l’écurie d’Inzeo dans les CSIO…

De précieux conseils

Louis Delieux a formé, conseillé et lancé de nombreux éleveurs et cavaliers du grand Sud-Ouest. Il fit notamment acheter Sehaidane (Nid d’Or) à Edmond Berthelot et Jipsy (Djecko) à Sylvie Delprat. Chez Renée-Laure Koch, Sehaidane est devenue la mère de la grande Yasmine (Daninos), elle-même à l’origine de la souche Anglo-Arabe qui est actuellement la plus connue (d’où Orme du Maury CSI, Osier du Maury ISO 151, Tenarèze ICC 154, Sirocco du Gers ICC 169, Fusain du Defey ISO 162, Illusion d’Amours CSI, Poemedamour de Buissy GP CSI-W aux USA, Aurore du Maury ISO 150, Henri de Here ISO 154, Desiree de Here ISO 156, Kafka Brunemont ISO 157, Quinquet d’Ivraie ISO151, Turquoise d’Ivraie ISO 153, Laurier de Here ISO 152, Bijoux du Maury ISO 153, Gentiane du Maury ISO 155, Saxo des Hayettes GP 1m60…). Dès son deuxième produit Jipsy va marques les esprits avec Uriel E (Bouton d’Or). Issue d’un croisement conseillé par Louis Delieux, elle sera jugée Olympique par ce dernier à 4ans dans son pré. Exportée, Uriel E s’est classée sixième du Grand Prix de Rome, quatrième du Grand Prix de la Baule et elle a remporté le Grand Prix de Washington. Miel de Fleyres (Samuel), autre produit de Jipsy, a débuté sous la selle de Virginie Couperie avant de briller en Grand Prix Coupe du Monde avec son cousin Edouard, dans les années 1990. La cavalière nous avait confié il y a quelques années : « J’ai eu la chance d’avoir des chevaux d’exceptions comme Isovlas Socrates, Helios, Orchestre ou Jalisca Solier, et Miel de Fleyres était clairement exceptionnel ».

Benoit Terrain : « Il aimait transmettre »

Basé à Vergoignan, Benoit Terrain a désormais orienté, avec succès, son élevage vers la production de galopeurs. Il est l’un des nombreux éleveurs du Sud-Ouest à avoir bénéficié des conseils de Louis Delieux. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les deux meilleurs élèves de Benoit Terrain, Leila Vergoignan (Démon Dissipe II) ISO 168 et Vlan de Vergoignan (Fol Vent) ISO 153 sont des descendants de Djecko. Il nous a récemment confié : « Malgré son aura et son palmarès, Louis Delieux était une personne simple, discrète et accessible. C’était tout sauf un donneur de leçon. Il aimait pourtant transmettre et il a conseillé beaucoup de monde dans la région. Il était même capable de donner des conseils aux autres concurrents en compétition ! Beaucoup de gens qui avaient un cheval compliqué venaient le voir pour bénéficier de son expérience et de son expertise. Certaines souches de qualité ont failli être éliminées et heureusement, grâce à son intervention, elles ont pu montrer toute l’étendue de leurs capacités. Il avait un réel talent pour utiliser les chevaux bouillants. Son fait d’arme reste certainement le fait d’avoir repéré et préparé de nombreux chevaux pour des cavaliers de très haut niveau français, italiens et espagnols. Quand d’Oriola avait un sujet à problème, il l’envoyait chez Delieux où ce dernier reprenait confiance. Toujours de l’avant, ouvert, ce n’était pas un nostalgique. Il s’intéressait à tout. Par exemple, alors que les gens de sa génération étaient contre l’insémination, nous avions fait à l’époque un voyage en Normandie pour découvrir cette technique. Alors que j’étais jeune éleveur, il m’avait proposé de lui acheter Nadi Ben Nana (Novillo). Mais je n’avais pas les moyens d’acquérir cette sœur d’un cheval de Coupe des Nations comme Hazard. Louis Delieux m’avait alors répondu : « Ce n’est pas un problème. » Pour compenser l’argent que je n’avais pas, il a simplement été co-éleveur des deux premiers produits de la jument. Delieux voulait qu’un jeune éleveur pérennise la souche qu’il avait bâtie. Il organisait, de
manière bénévole, des formations pour apprendre aux éleveurs de la région à faire sauter leurs chevaux. Très proche des cavaliers de sa génération, les Pignolet, Navet, Leredde, Charpy… il avait un carnet d’adresse impressionnant, en France comme à l’étranger. Bien que cavalier de haut niveau, et diplômé d’une école d’ingénieur, il est toujours resté fidèle à sa vocation d’agriculteur.»

Ancien Combattant 1939-1945, Croix de Guerre et ancien Résistant du maquis Roger, Louis Delieux sera inhumé le 21 septembre, à 15 heures, en l'église de Sainte-Livrade.