Movin'Smart : des capteurs au service du couple cheval/cavalier
mardi 05 mai 2020

Michel Laurent, movin'smart
Michel Laurent, fondateur de Movin'Smart, s'appuie sur sa pratique de l'équitation et son expertise scientifique pour le développement de son produit © Coll. Michel Laurent

Dans l’univers des objets connectés destinés à la pratique équestre, la start-up Movin’Smart profite de l’expertise de son fondateur, Michel Laurent, professeur des universités, spécialiste de neurosciences et de l’étude du mouvement chez le sportif. L’idée est de proposer un outil d’aide à l’entraînement du cheval d’endurance pour améliorer l’interaction au sein du couple cavalier-cheval. Une véritable innovation dans l’univers des objets connectés pour la pratique équestre. Rencontre avec Michel Laurent, un scientifique pragmatique qui allie toutes ses passions dans cette aventure.

L'Eperon : Quel a été votre cursus d’études ?

Michel Laurent : J’étais plutôt sportif déjà durant ma scolarité. Ainsi j’ai pratiqué plusieurs sports en compétition, hand et athlétisme. C’est dans cette discipline que j’ai eu mes meilleurs résultats jusqu’à un titre de champion de France universitaire du 4x100 m en 1975 en 41’’60. Mes disciplines de prédilection étaient le sprint et le lancer du disque. Plus tard je me suis essayé au semi-marathon.
Donc, c’est assez logiquement que j’ai démarré par des études à l’UEREPS de Marseille, qui s’appelle maintenant fac des sciences du sport. En même temps, j’ai poursuivi une formation en sciences du comportement et psychophysiologie, l’ancêtre des neurosciences intégratives qui étudient le comportement et les liens cerveau comportement. Cette science est centrale pour mieux comprendre les théories de l’apprentissage et de la performance motrice qui demeurent un volet majeur de l’enseignement et de la recherche à la fac de Marseille. J’ai exercé comme professeur d’éducation physique et sportive puis j’ai été recruté comme enseignant-chercheur à la fac de Marseille et enseigné les théories de l’apprentissage pendant de nombreuses années .
Une thèse d’Etat de neurosciences en 1985 sur le contrôle visuo-locomoteur a bouclé le cycle. Dans ce cadre, j’ai beaucoup travaillé sur la locomotion en saut en longueur et sur le saut d’obstacles avec les écuyers de l’Ecole nationale d’équitation. Le fil rouge de mon travail a été la modélisation de l’information visuelle qui alimente le contrôle du geste et les liens cerveau-comportement. Tout cela pour comprendre le contrôle des gestes à hautes contraintes spatio-temporelles. Comprendre les informations utilisées. Comprendre tous ces mécanismes qui sous-tendent les coordinations motrices et aller au-delà de la description purement mécanique pour saisir comment le cerveau mémorise et nous permet de nous adapter : d’apprendre tout simplement !

Et vos expériences professionnelles ?

Enseignant-chercheur à la fac de Marseille de 1978 à 1999, j’ai monté avec mon ami Jean Pailhous, le laboratoire Mouvement et Perception, dans les années 90. C’était une structure mixte université/CNRS, qui est à l’origine de l’Institut des Sciences du Mouvement (ISM) à Marseille. Doyen, j’ai ensuite présidé l’Université de la Méditerranée Aix-Marseille II de 1999 à 2004, un bel établissement de 24 000 étudiants qui réunissait des facs importantes, médecine, pharmacie, odontologie, les sciences, sciences éco, les STAPS, l’IUT. Enfin, j’ai été nommé directeur général puis PDG d’un établissement public, scientifique et technique, l’IRD, l’Institut de Recherche pour le Développement jusqu’en 2015. Mais pendant toutes ces années j’ai toujours gardé le contact avec l’université, mon labo et les chevaux.

Associer innovation et cheval : quel a été votre cheminement ?

En 2015, je reviens à l’université, à l’Institut des Sciences du Mouvement où j’avais codirigé la thèse de Sylvain Viry sur le couplage cavalier/cheval. En équitation, le cavalier est acteur et en coopération intime avec l’animal. C’est un système biomécanique très complexe qui comprend, outre cette dimension, une composante émotionnelle majeure.
Enfant, vers 4, 5 ans, j’avais eu mes premiers contacts avec les chevaux de trait de mon grand-père, puis je montais de manière très occasionnelle. Mes premiers travaux de recherche sur les chevaux ont eu lieu chez Pascal Marry qui développait une structure à Avignon. Mais, quand je me suis mis sérieusement à cheval, tardivement vers 40 ans, j’ai pratiqué l’équitation d’extérieur, la randonnée, car j’avais envie d’une pratique de pleine nature. Depuis une quinzaine d’années, je me suis orienté vers l’endurance en compétition. Pourquoi ? C’est très simple. Lors de mon activité comme enseignant à la fac, j’avais rencontré Jean-Philippe Francès, alors étudiant, dans les années 90. Nous avons alors beaucoup échangé avec Jean-Philippe, au sein de sa structure, les Ecuries JPF, sur le rôle des technologies embarquées sur le cheval. C’était l’époque, au début des années 2000, où des labos développaient des produits comme Equimetrix doté de la capacité de mesurer la locomotion du cheval en déplacement. C’était précurseur !
Quand j’ai eu mon propre cheval, mon rapport aux chevaux a changé. Au début, j’étais bien à cheval dans la nature, mais j’ai mis plusieurs années pour comprendre ce dialogue avec le cheval, son comportement et sa personnalité. L’expertise en neurosciences permet d’évaluer la forme du cheval sur du temps long grâce à des mini capteurs. Cela va confirmer l’état du cheval en direct, confirmer le ressenti et l’expérience du cavalier. On peut aussi le suivre à l’entrainement au cours d’une saison par exemple. Ce sont des aides à la décision aujourd’hui indispensables si on veut associer performance, santé et bien-être animal.

Comment décririez vous le concept de Movin’Smart ?

L’idée est née de ces échanges. Au croisement entre passion de la recherche, de l’innovation, de l’équitation sportive et ma rencontre avec Jean-Philippe Francès. Ces regards croisés se sont concrétisés dans le développement d’un produit pour mieux connaître sa monture d’un point de vue physiologique et biomécanique pour renforcer le dialogue homme/cheval et donner de vraies cartouches pour l’entraînement, optimiser la performance par rapport à la santé du cheval et donner des indicateurs de bien-être à tous les cavaliers. Un cavalier expert peut évaluer la forme du cheval. L’idée est d’objectiver tout cela grâce à des indicateurs que peut nous fournir aujourd’hui la technologie et pour offrir au cavalier lambda l’expertise du haut niveau.
Cette technologie est basée sur des capteurs et des algorithmes de calcul en temps réel. Outre la locomotion du cheval, notre système donne par exemple la qualité du couplage ou synchronisation entre le cavalier et le cheval. . Nous avons déjà développé un produit pour l’endurance. Nous le développons pour le CSO et le complet.
Le projet de Movin’Smart a démarré en 2016 avec l’aide d’une SATT, une Société d’accélération de transfert de technologie, la SATT Sud-Est et au sein de l’Incubateur Impulse. Nous avons obtenu le label Bourse French Tech de la BPI, et avec Jean-Philippe nous avons créé la société Movin’Smart en novembre 2017. En janvier 2018, on s’est installé à l’Ecole des Mines de St-Etienne à Gardanne qui héberge des start-up. Les premiers produits sont sortis durant l’hiver 2018-2019, avec un début de commercialisation il y a un an. C’est le MS 100, composé de deux capteurs, un sur la tête du cheval, sur la têtière entre les deux oreilles et l’autre sur le casque du cavalier. L’application permet de montrer la locomotion, la fréquence, les allures, la fréquence cardiaque… et la qualité de la monte, c’est-à-dire, le couplage cavalier/cheval. Des jauges de couleur vert, orange et rouge informent directement le cavalier sur l’écran de sa montre. Un deuxième produit, le MS Gait, développé à l’automne 2019, s’utilise sur un cheval non monté pour évaluer la qualité de son trotting. L’idée est d’utiliser le MS Gait avant de monter sur le cheval et après pour contrôler ses allures. Nous sommes une petite équipe de quatre personnes dont deux ingénieurs, Camille et Usein. Nous travaillons avec des vétérinaires. Ces outils doivent être pris comme des aides à la décision. Nous devions présenter cette innovation aux Journées de la recherche de l’IFCE 2020.

Quel est son modèle économique ?

C’est une start-up qui se développe sur de la R&D. Nous avons récemment recruté Agnès, pour le marketing et la commercialisation, mais le confinement bloque aujourd’hui nos actions sur le terrain. Nous sommes en contact avec des équipementiers pour faire évoluer leurs produits avec nos capteurs. Nous sommes, comme toute start-up à la recherche de moyens financiers supplémentaires. Nous avons déjà réalisé une levée de fond via la plateforme Ayomi et la BPI vient de nous soutenir grâce à des obligations convertibles de son programme French Tech Seed.

Où en êtes vous de son développement ?

Pour l’instant, nous avons deux produits le MS 100 pour l’interaction cavalier/cheval et le MS Gait pour le cheval non monté. Ces deux systèmes fonctionnent déjà sous iOS et récemment sous Android pour le MS Gait. D’ici l’été, les deux fonctionneront avec les deux standards.

Comment envisagez-vous l’avenir ?

Nous développons de nouveaux produits vers le CSO, le cross et le dressage avec le laboratoire CIAMS de la fac d’Orsay notamment et des partenariats institutionnels comme avec l’IFCE par exemple. Mais, avec notre savoir-faire basé sur le monitoring du vivant et l’Intelligence artificielle nous regardons aussi vers d’autres domaines possibles comme la santé humaine, le sport en général, le vieillissement. En santé et bien-être animal beaucoup reste à faire également ... Ce sont des domaines où offrir à l’usager, sportif, patient ou professionnel de la filière un tableau de bord prédictif est essentiel. La crise sanitaire actuelle nous en apporte malheureusement la démonstration !