Bien comprendre la tension
vendredi 11 juillet 2003

carde
Christian carde - Ph. Talberg

Pour être disponible aux aides de son cavalier, un cheval doit être tendu, quelle que soit la discipline envisagée.

Il en est cependant une où la prestation d’un couple est particulièrement révélatrice de la conception que le cavalier a de la tension et du travail qu’il effectue quotidiennement avec son cheval pour parvenir au degré suffisant et nécessaire. Il s’agit du dressage où aucun stimulus extérieur, tel qu’un obstacle, n’interfère dans la relation.Or, il est courant de voir sur les rectangles nationaux ou internationaux des chevaux enfermés, résistant à une main trop lourde ou, au contraire, la lâchant. Christian Carde, ancien écuyer en chef du Cadre Noir, entraîneur de cavaliers canadiens, américains, finlandais, et initiateur de ALLEGE*, a bien voulu s’exprimer sur cette délicate question.

Vous attribuez à une mauvaise interprétation de la tension les prestations laborieuses de chevaux lourds du devant et paresseux derrière. Pourquoi ?Les causes de ces discutables prestations sont diverses, mais l’une des grandes erreurs consiste, en effet, dans la mauvaise interprétation de la tension. Manifestation physique de l’impulsion, la tension est la conséquence de la disponibilité généreuse avec laquelle le cheval livre ses forces à son cavalier. Elle n’est que « l’expression physique d’une disposition psychique » (Jean Saint-Fort Paillard). Elle est indépendante du fait que le cheval tende ses rênes ou pas, même si le cheval tendu doit pouvoir tendre ses rênes à la volonté de son cavalier. Alors, soyons convaincus que ce n’est pas en poussant un cheval contre la main qu’il va s’engager, qu’il sera tendu.

Quelles sont les principales erreurs commises dans le dressage des chevaux ?La première et la plus sérieuse s’inscrit dans la manière d’obtenir le ramener. Celui-ci n’est généralement pas considéré de nos jours comme l’aboutissement d’une première étape, mais comme un préalable. Alors il est souvent obtenu prématurément et en force sur des chevaux qui craignent la main et qui se réfugient dans une attitude de défense dont il est bien difficile, ensuite, de les faire sortir. Le facteur temps est un élément perturbateur. Beaucoup de choses se font plus vite à notre époque… sauf le mûrissement des fruits. On veut conduire plus rapidement le dressage des chevaux, ce qui amène à faire des enjambements destructeurs. Faisons avec les chevaux ce que nous faisons avec les fruits : sachons les attendre. « Pour aller vite en équitation, il ne faut pas se presser », disaient nos anciens.

Quel est le travail à effectuer, préalablement au ramener ?Amener le cheval à prendre un contact confiant avec la main, « l’encolure soutenue sans raideur », disaient aussi nos anciens, mais sans excès. C’est d’abord l’équilibre qu’il faut chercher, le ramener n’étant pas nécessaire à l’équilibre (bien qu’indispensable à la mise en main). Voilà un autre thème qui mériterait un débat intéressant. En fait, c’est sur l’élévation du garrot qu’il faut faire porter son attention au début, plus que sur la fermeture de l’angle tête encolure, qui vient après, et qui se fait progressivement jusqu’à amener le chanfrein sur la verticale des oreilles, fermeture maximum pour la plupart des chevaux.Cette première phase conduit à deux impératifs associés, la fixité et la fidélité à la main.Plus le cheval est en équilibre et mieux il accepte la main, meilleur et plus facile sera son ramener.Combien de temps cela peut-il prendre ?Longtemps. Cela dépend de l’expérience et du talent du cavalier ; du psychisme de sa monture. C’est plus long avec un cheval susceptible qu’avec un sujet placide. Cela peut prendre de longs mois… qui ne sont jamais du temps perdu.

Comment le cavalier qui travaille seul peut-il vérifier la justesse de sa démarche ?C’est très facile : le cheval juste est celui qui ne cherche ni à forcer la main ni à la lâcher. A la demande de son cavalier, il peut entrer spontanément et profondément dans les rênes, soit l’encolure soutenue, soit celle-ci dirigée vers le bas.

Quels conseils donneriez-vous aux cavaliers ?Méfiez-vous de la tendance à la mondialisation du dressage dans un style unique qui conduirait à une équitation de rectangle sans intérêt. Restez vous-même ; faites jouer votre sensibilité et affinez votre tact équestre. Développez la souplesse, la maniabilité et la fraîcheur de vos chevaux. Ne les abrutissez pas dans le rabâchage des mêmes mouvements dans une même attitude figée. Soyez convaincus que ce sont des partenaires intelligents et sensibles qui ne demandent qu’à bien faire. Si vous savez où vous allez, si vous êtes clair dans vos demandes et précis dans vos aides, vous obtiendrez tout ce que vous voudrez. Si ce n’est pas le cas, c’est que vos chevaux ne vous comprennent pas ou que vous leur demandez quelque chose qui n’est pas encore à leur portée. Cherchez la légèreté dans l’activité, pas hors de celle-ci car elle ne serait qu’un leurre. Si vous comprenez que la légèreté obtenue ainsi ne s’oppose pas à la tension mais qu’en fait ses deux notions se combinent, vous ferez un très grand pas en avant et vous obtiendrez un cheval vraiment tendu, c’est-à-dire se livrant généreusement à vos aides. Tel était l’héritage principal de l’équitation française. Le général Decarpentry était très lumineux à ce sujet, notamment dans le chapitre sur la « mise en main » de « L’équitation académique ». Plus près de nous, René Gogue a écrit des lignes très intéressantes sur la question. Mais qui a lu Decarpentry ? Et qui connaît Gogue, ingénieur, cavalier, écrivain***, autrement que par l’enrênement qu’il a laissé et qui porte son nom ? Souvenons nous de ces mots assez redoutables de notre contemporain Landowski : « sans racines on n’existe pas, sans culture on ne va pas de l’avant. »

L’association internationale créée fin 2001 par le colonel Christian Carde, Michel Henriquet et Jean d’Orgeix compte parmi les membres de son Comité d’honneur quelques célébrités dont Arthur Kottas, écuyer en chef de l’Ecole espagnole de Vienne, le Dr Guilhermo Borba de l’Ecole nationale portugaise, Ignacio Rambla de l’Ecole royale andalouse, Mariette Whitages, présidente de la Commission dressage de la FEI, Pierre Durand, champion olympique de saut d’obstacles, ou encore Pat Parelli, chantre de l’« équitation naturelle ». Elle dispose d’un site internet (allege-ideal.com) très complet et actif, où les amateurs de belle équitation – pas seulement de dressage académique – peuvent nourrir leur réflexion et leur pratique.