Audrey Larcade : “On s’est dit qu’on devait apprendre à vivre avec mais c’est impossible”
jeudi 08 octobre 2020

Audrey Larcade
Audrey Larcade © DR

En début d’année, la patineuse Sarah Abitbol a été l’une des premières à témoigner des violences sexuelles perpétrées dans le milieu sportif. Sa prise de parole a eu un impact conséquent, y compris dans les sports équestres, et des personnes comme Audrey Larcade ont décidé de suivre sa voie. Audrey est cavalière et elle affirme avoir été abusée par son entraîneur de l’époque alors qu’elle n’avait que 14 ans. Une première plainte, déposée il y a sept ans, a été classée sans suite. Aujourd’hui, Audrey se bat encore pour être reconnue comme victime.

Audrey Larcade a 34 ans. Elle vit avec son mari et ses trois enfants. En parallèle, elle gère sa propre structure Ryan’s Farm, à Ury en Seine-et-Marne, où elle enseigne l’équitation classique et l’équitation western. Elle excelle d’ailleurs dans cette dernière discipline, elle a même pris part aux championnats d’Europe et du Monde il y a de ça quelques années. A priori, ce portrait serait presque idéal si Audrey ne se battait aux côtés d’autres femmes pour être reconnue comme victime d’agression sexuelle depuis presque dix ans. « J’espère que la justice va enfin pouvoir rattraper le temps perdu, que quelque chose va être fait, que je vais être reconnue comme victime, que ce fardeau va être enlevé de mes épaules parce que c’est invivable », souffle-t-elle. 

« Il était un mentor, quelqu’un de la famille à qui je pouvais me confier »

Tout commence lorsqu’elle a huit ans. Ses parents, cavaliers amateurs, lui achètent une jument tout droit venue du Canada. « Elle a eu des problèmes de pied et on ne pouvait plus monter dessus, il a donc fallu trouver un étalon pour faire des bébés », raconte Audrey. C’est comme ça que la famille tombe sur A., personnalité reconnue dans le microcosme du western, qui les aide à trouver un étalon. « Depuis toute petite j’avais un rêve : devenir une championne, mais je voulais le faire avec un cheval que j’aurais fabriqué moi-même. A. m’a dit qu’il m’aiderait à y arriver. Forcément, cela m’a paru génial. Je savais qu’il y avait beaucoup de travail à faire pour arriver jusque là mais j’étais hyper déterminée. »

« A. m’a aidée à débourrer mon poulain, c’était forcément quelque chose de très intense, il m’apprenait tout. Pour moi il était un mentor, quelqu'un de la famille, à qui on pouvait se confier et qui me poussait dans mes retranchements pour que j’aille au plus haut sportivement parlant. » Et puis les mois passent, « un soir j’étais à l’entraînement et il faisait froid. J’étais seule avec lui, mes parents n'étaient pas là, et il a mis sa main sur ma cuisse. Il m’a dit “tu peux me demander tout ce que tu veux, tu peux monter tous les chevaux que tu veux, tout est à toi”, un truc comme ça. Sur le moment ça ne m’a pas paru bizarre, je me suis plutôt dit “wow je peux monter tous les chevaux que je veux, trop bien, j’ai trop de chance !” »

Cet instant aux écuries ne serait que le premier d’une longue série. À Pompadour, A. serait passé à la vitesse supérieure. Audrey avait 14 ans à ce moment-là, lui 59. « Nous sommes allés faire une démonstration, mon père devait nous accompagner mais il n’a finalement pas pu. A. n’a réservé qu’une seule chambre, j’ai dormi avec lui, j’étais obligée. Il a commencé à me caresser, à m’enlever mon pyjama et après… C’était la première fois. Je n’ai pas osé bouger, je n’étais pas quelqu’un qui est très attirée par les garçons à la base, je n’étais pas quelqu’un qui sort avec des copains copines, pour moi c’était priorité à l’entraînement et à l’école, donc tout ça je ne connaissais pas. Qu’est ce que je pouvais faire ? J’ai fermé les yeux et attendu que ça passe. Le lendemain nos rapports étaient professionnels. Nous n’en avons pas parlé, nous avons fait notre travail et on est rentré à la maison. Après ça s’est répété, répété. A chaque fois que je gagnais en concours il m’attrapait et m'embrassait sur la bouche “c’est bien mon étoile tu vas gagner, tu vas être une championne”. »

« J’ai fini par créer des mécanismes de défense »

Rappelons qu’une relation sexuelle entre un adulte et un mineur de moins de 15 ans est interdite par la loi et passible de plusieurs années de prison. L’article 222-23 du Code pénal dispose : « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol » et l’article 222-22-1 ajoute « La contrainte prévue par le premier alinéa de l’article 222-22 peut être physique ou morale. Lorsque les faits sont commis sur la personne d’un mineur, la contrainte morale mentionnée au premier alinéa du présent article ou la surprise mentionnée au premier alinéa de l’article 222-22 peuvent résulter de la différence d’âge existant entre la victime et l’auteur des faits et de l’autorité de droit ou de fait que celui-ci exerce sur la victime, cette autorité de fait pouvant être caractérisée par une différence d’âge significative entre la victime mineure et l’auteur majeur. »

En plus des actes physiques qu’elle a subis, Audrey décrit aussi l’emprise psychologique que A. a eu pendant des annéees : « Depuis mes 8 ans, j’ai appris que je devais être absolument parfaite. Je n’avais pas le droit à la défaite, sauf que ce n’est pas possible, on ne peut pas vivre comme ça. Il me disait « ne mets pas des habits trop grands, tiens toi droite, descends tes épaules, lève ton cou sinon tu vas ressembler à un pot à tabac… gagne sinon tu ne te feras pas de nom et tu ne peux pas vivre dans ce métier sans nom… il faut que tout soit propre, tu crois que les gens vont venir dans ton centre équestre si c’est sale ? » Aujourd’hui, je ne peux pas partir des écuries, même s’il est 21h, si elles sont sales. Ce sont des choses qu’il a mis en moi comme une machine. Ça ne me quitte pas. » Pourtant tout cela, elle l’accepte au début. « Il me disait qu’il m’aimait, qu’il faisait tout ça pour mon bien, qu’il ne me ferait jamais de mal. Il était doux et gentil, il m’offrait plein de choses, un petit chien par exemple à mes 18 ans ou des tenues de concours. Mais si je ne faisais pas tout ce qu’il fallait pour le satisfaire, si j’osais protester, la sanction le lendemain était juste atroce : je me prenais des réflexions très désobligeantes, ou il ne me parlait pas de la journée, comme un iceberg. J’ai fini par créer des mécanismes de défense. Lorsque je dormais aux écuries, dans la chambre des stagiaires, je simulais un mal de tête, de ventre, ou j’essayais de m’endormir très tôt pour ne pas qu’il puisse voir que j’étais encore réveillée sinon il venait le soir pour discuter et boum… »

Lors des auditions qui se sont déroulées des années plus tard, A. n’a pas nié avoir touché Audrey. Il a déclaré : « Elle était quelque chose de frais et de joli. Elle n’était pas attirée par les gens de son âge, elle avait une maturité avancée. On est tombés dans les bras l’un de l’autre, elle a fait ça comme si c’était un jeu, a voulu voir ce que c’était (…) » Puis interrogé quant à la jeunesse d’Audrey, mineure à l’époque des faits, il a répondu : « Quand je l’entends, raconté par des gens avec des mots de tous les jours, effectivement ce n’est plus beau. Là j’ai honte, alors que quand je pensais à ma relation avec Audrey, c’était quelque chose de beau et de magnifique. Le fait que ce soit si brillant allait excuser le fait que ce soit trop tôt. Mais je pensais que les gens l’accepteraient car c’était beau. » 

Un pas vers la libération

Audrey a d’abord essayé d’en parler autour d’elle mais elle n’a pas tout de suite trouvé d’écho. « Je ne savais pas comment réagir. Mes parents n’étaient pas au courant. J’ai essayé d’en parler à mon frère et à d’autres mais ils n’ont pas compris. Si les gens voyaient ce jeu malsain, ils ne me venaient pas en aide ou ils me disaient “ouah tu as de la chance d’avoir un mentor comme ça !” Je ne posais pas le mot viol à l’époque. Personne n’en parlait à la télévision non plus. A. avait juste un droit sur moi, c’était normal. » Et c’est là toute la complexité des affaires de violences sexuelles dans le sport. Dès le début de sa formation, le sportif apprend à se soumettre et à laisser l’autre utiliser son corps, à encaisser la douleur. « On ne comprend pas quelle est la différence entre une douleur et une autre », expliquait Greg Décamps, maître de conférences en psychologie du sport et de la santé à l'université Bordeaux, dans un reportage diffusé sur Arte il y a quelques semaines. 

Aujourd’hui, la prévention est davantage de mise qu’il y a vingt-ans ans et on apprend aux enfants quels sont leurs droits. Du côté de la Fédération française d’équitation (FFE), une campagne de sensibilisation a été lancée en février dernier et une commission chargée de coordonner l’ensemble des actions relative à la prévention et la lutte contre les violences sexuelles a été créée il y a quelques semaines, des initiatives qu’il faut saluer même si d’aucuns les jugeront encore trop légères. 

Quant à Audrey, il a fallu que les années passent et qu’elle atteigne l’âge de seize ans pour rencontrer un autre cavalier, Mathieu Buton, qui la mette en garde de ce comportement anormal. « C’est lui qui m’a dit en premier “Audrey il faut que tu parles. Il a une emprise sur toi, il fait ce qu’il veut de ta vie, c’est malsain”.» L’idée fait son chemin et elle commence à rechercher la compagnie de personnes qui vont la protéger. « À mes 18 ans, j’ai commencé à avoir des petits amis. Loin de moi l’idée d’avoir des relations sexuelles avec eux, il s’agissait juste de parler, mais j’ai commencé à éprouver de l’attirance pour des hommes. Quand je suis rentrée à la fac de sport, j’ai rencontré mon premier vrai petit copain, Farid. Je tenais un journal intime parce qu’il me fallait un exutoire. Un jour il est tombé dessus et il l’a lu, cela l’a mis très, très en colère. Il m’a vraiment montré que ce que j’avais vécu était mal. C’était un autre pas vers la libération. » Audrey a ensuite rencontré son époux, un gendarme, qui l’a aidée à partir définitivement de chez A.. « J’ai fini par mettre au point un plan de sortie. Il avait toujours cette emprise sur moi, même je n’étais plus dans son lit. Je ne restais d’ailleurs plus le soir, je n’allais plus dans la maison, je ne passais plus de temps avec lui toute seule, je savais les mots qu’il fallait dire . » Seulement voilà, elle veut encore faire carrière dans le monde du western, c’est son rêve depuis des années et elle a déjà beaucoup sacrifié pour cela. « Il tenait encore ma carrière entre ses mains. Il faut comprendre que dans le monde du western, c’est quelqu’un de renommé, de respecté, on ne peut pas s’élever contre lui. Si j’étais partie contre sa volonté, il aurait pu tout annuler, tout casser et griller ma réputation. » 

Le salut d’Audrey vient de ses parents, qui ont décidé d’acheter une écurie pour qu’elle puisse travailler avec son frère. « Honnêtement, s’ils ne l’avaient pas fait, j’aurais vendu mes chevaux et arrêté l’équitation pour faire autre chose. J’avais 27 ans, je ne pouvais plus encaisser. Psychologiquement, j’étais détruite. »

Une première plainte classée sans suite 

Lorsqu’elle emménage dans ses nouvelles écuries, Audrey se lance de plusieurs clients qui l’ont suivie, dont Julie Baudoin. Au détour d’une banale conversation, les deux amies se rendent compte qu’elles ont toutes les deux vécu la même chose. « Julie m’a avoué qu’il lui avait touché les fesses, les seins, qu’il l’avait embrassée au coin de la bouche depuis ses 13 ans, elle en avait 18. J’étais sous le choc et très en colère. » Elle en parle à une autre amie, Elodie Benaïm, et elle aussi confesse avoir vécu des choses similaires. « A. était horrible avec Elodie à l’entraînement, elle finissait toujours en pleurs. Nous avons appris qu’elle couchait avec lui, elle était son souffre-douleur. La seule différence avec nous, c’est qu’elle était majeure », raconte Audrey. Ce détail aura son importance par la suite puisque les trois filles décident d’aller porter plainte contre A. fin 2013. « On ne savait même pas comment faire, s’il fallait prendre un avocat, prévenir quelqu’un… C’est mon mari qui nous a dit d’aller à la Brigade des mineurs. » A. a été auditionné en janvier 2014 puis l’affaire a été classée sans suite en septembre. 

« Soit on se bat contre des courants d’air, soit on essaye d’oublier » 

« On n’a pas compris : sur le dossier il était marqué “viol sur majeures”, ce qui n’était pas le cas pour Julie et moi. » Maîtres Pierre-Olivier Sûr et Agathe Blanc, qui sont aujourd’hui les avocats d’Audrey et Julie, peinent aussi à expliquer cette décision : « C’est un couac qui ne se reproduirait plus selon nous aujourd’hui. On est davantage sensibilisés face à ce genre de cas » A l’époque, les plaignantes décident de ne pas poursuivre le combat. « J’étais enceinte et j’allais me marier, à quoi bon relancer la justice ? On a perdu. On s’est dit qu’il fallait apprendre à vivre avec mais c’est impossible. On a été abimées, violées physiquement et moralement. Il est toujours dans ma tête, je fais le même métier que lui, le métier qu’il m’a appris », souffle Audrey. 

Sarah Abitbol, un nouveau vent d’espoir

La vie a quand même continué jusqu’à ce qu’Audrey tombe sur un sujet consacré à Sarah Abitbol à la télévision en février dernier. « Je suis restée scotchée devant ma télé et sa phrase n’arrêtait pas de tourner dans ma tête : la honte doit changer de camp. J’ai acheté son livre et j’ai corné toutes les pages, je me retrouvais à chaque mot. » Elle finit par entrer en contact avec Emmanuelle Anizon, la journaliste de L’Obs qui a écrit « Un si long silence » avec Sarah. Depuis, Audrey a choisi de reprendre la lutte et de parler, soutenue par cette dernière et Amélie Quéguiner (lire son histoire ici).

Les deux femmes ne sont pas de trop tant il est facile de se sentir seule face aux silences des institutions que sont le Ministère des Sports et la Fédération française d’équitation. Mis à part les campagnes de prévention, la mise en place d’un espace avec un formulaire et une adresse mail dédiée pour recueillir tous les signalements relatifs à ces violences et leur remontée systématique auprès de la cellule du ministère des Sports et de la direction départementale de la jeunesse et des sports concernée, la FFE nous a confié ne rien pouvoir faire de plus. 

Elle a donc contacté une association, Innocence en danger, et s’est trouvée de fil en aiguille de nouveaux avocats, Maîtres Pierre-Olivier Sûr et sa collaboratrice Agathe Blanc. « Il sont apparus un peu comme mes sauveurs. Nous avons fait une contestation de classement sans suite, un juge d’instruction a été saisi. » Audrey est ensuite allée raconter son histoire à la presse, d’abord dans L’Obs le 8 septembre (lire ici) puis les articles se sont multipliés. « On l’a vu précédemment avec Sarah, les médias sont un outil pour libérer la parole et sensibiliser le public, la pression médiatique pousse à davantage de prudence quant au traitement des dossiers et la prise de décision », explique Maître Blanc. 

Audrey a finalement été auditionnée par la DDCS (Direction départementale de cohésion sociale) il y a quelques jours. Elle aimerait désormais que la FFE se porte partie civile, de manière à donner plus de poids à sa plainte. Contacté par L’Eperon, A. n’a pas souhaité s’exprimer avant d’être entendu à son tour. 

Le jugement ne sera pas rendu tout de suite mais une lueur d’espoir pointe dans l’esprit d’Audrey, d’autant que sa prise de parole lui a permis de recueillir de nombreux témoignages. « J’ai reçu énormément de messages privés, parfois de personnes qui se sont faites violer pendant leur enfance et qui comprennent mon combat, sans saisir la justice, parce qu’il y a prescription ou parce qu’ils n’ont pas de preuve. J’ai pas mal de témoignages de femmes majeures que A. a aussi abîmées et j’ai également retrouvé une amie d’enfance  qui veut rester anonyme mais qui m’a écrit un courrier dans lequel elle raconte une histoire similaire à la nôtre avec A. J’ai pleuré en lisant ça. A. est qu’un qui a fait beaucoup de mal autour de lui, il faut que ça s’arrête. » 

La récente condamnation de Fabien Micaleff à sept ans de prison ferme pour agressions sexuelles sur des mineurs âgés de treize à seize ans (les faits datent de 2011 à 2015) donne en tout cas un peu d’espoir. Et si les choses commençaient enfin à changer ?