Gestation gémellaire : la mauvaise surprise des éleveurs
jeudi 01 avril 2021

Dans les cas de gestation gémellaire, il est très rare que les deux poulains naissent vivants et en bonne santé. © E. Knoll

S’il n’est pas rare que certains animaux mettent au monde plusieurs petits lors d’une même portée, chez la jument, cela est à la fois rare et très peu souhaité. Ce phénomène appelé gestation gémellaire met souvent en danger la vie des poulains à naître ainsi que de la poulinière, et il est très peu courant que tous s’en sortent indemnes et vivants. Explications.

« Contrairement à son habitude, la jument ne s’était pas encore relevée. Je suis donc allée la voir et je me suis rendue compte que du placenta était à nouveau sorti, et qu’il y avait une deuxième poche. À ce moment-là, ça a réellement été la panique » Il y a deux ans, Daphné Burckhart a dû faire face à une situation à la fois inattendue et très risquée : la naissance de poulains jumeaux. Un fait rarissime, puisque seulement 30 % des gestations gémellaires – c’est-à-dire la fécondation de deux ovocytes différents par deux spermatozoïdes différents – sont menées à terme. Et les chances d’obtenir deux poulains vivants sont quant à elles encore plus faibles. En effet, dans la plupart des cas, seul l’un d’entre eux arrive à survivre. « Le placenta de la jument ne permet les échanges nutritionnels qu’avec un fœtus. S’il y en a un second, il n’aura généralement ni assez de placenta – et donc d’apport nutritionnel – ni assez de place dans le ventre de la jument pour se développer correctement. Cela entraîne nécessairement un défaut de croissance », explique Carol Meyer, vétérinaire. Et cela, Fanny Launey a pu le constater il y a quelques semaines, lorsque sa poulinière a elle aussi mis au monde des jumeaux. « Le premier sorti faisait 55kg et le second seulement 18… La différence de taille était également très impressionnante. Il devait y avoir un écart de 30cm entre les deux. Le second faisait à peine la taille de mon labrador », raconte l’éleveuse. Par chance, les deux sont aujourd’hui en pleine santé, après de nombreuses heures passées à réchauffer et biberonner le plus fragile des deux. Car c’est là une autre problématique de ce type de gestation : une fois les poulains nés, la jument n’a généralement pas assez de lait pour les nourrir tous les deux. Il est donc nécessaire de réajuster son alimentation, voire de la complémenter. Un suivi vétérinaire est également indispensable, tant pour la poulinière que pour ses petits.

Si la naissance de ces poulains jumeaux a été une véritable surprise, la relation qu’ils peuvent entretenir par la suite l’est tout autant. « Elles sont ensemble constamment, toujours collées l’une à l’autre. Impossible d’en sortir une sans que l’autre vienne. Pourtant, il va bien falloir les séparer et, pour ça, un deuxième sevrage va être nécessaire. Après les avoir sevrées de leur mère, il va falloir les sevrer d’elles-mêmes », raconte Daphné Burckhart. Encore un challenge à relever pour l’éleveuse.

Détecter et empêcher une gestation gémellaire

Si la situation s’est donc bien terminée pour les deux éleveuses, c’est malheureusement loin d’être toujours le cas : très souvent, le second poulain sort déjà mort, ou, trop fragile, meurt dans les heures qui suivent sa naissance. La gestation gémellaire étant également dangereuse pour la poulinière, les vétérinaires recommandent généralement d’y mettre un terme le plus rapidement possible. « L’avortement d’un des deux embryons est un risque, mais il est bien moins élevé que de laisser la gestation se poursuivre comme cela », indique Carol Meyer. Pour cela, plusieurs méthodes existent. Dans un premier temps, si la gestation se produit dans une seule corne de l’utérus, il est possible d’attendre une élimination spontanée de l’une des vésicules embryonnaires, ce qui est possible jusqu’au quarantième jour et se produit dans 65 % des cas. Il est également possible de détruire l’un des embryons in utero, afin de favoriser le développement de l’autre. Pour cela, l’écrasement manuel d’une vésicule embryonnaire, aussi appelé « squeezing », peut être pratiqué avant les trente premiers jours de gestation. Il est effectué par voie rectale et sous contrôle échographique. Il également possible d’utiliser des techniques comme l’aspiration transvaginale écho-guidée du liquide présent dans le sac vitellin ou l’allantoïde de la vésicule, l’injection intracardiaque de substances toxiques ou encore une intervention chirurgicale. À noter que toutes n’ont pas le même taux de réussite et que seul un vétérinaire sera apte à conseiller la meilleure technique à utiliser.

Si une gestation gémellaire peut être détectée lors des échographies conseillées à quinze et trente jours post-saillie, il arrive parfois qu’elle ne soit malgré tout pas révélée. Cela a été le cas pour Daphné Burckhart et Fanny Launey. « À aucun moment on ne m’a parlé de deux poulains. Le vétérinaire n’en a toujours vu qu’un seul », souligne la première éleveuse. Bien que l’échographie transrectale soit généralement très fiable, certains facteurs peuvent empêcher la détection d’une gestation gémellaire. C’est notamment le cas des ovulations multiples chez certaines juments, dites « à risque ». « Quand la jument émet plusieurs ovules, cela peut être problématique. Si la première échographie met en évidence un seul ovule fécondé et permet de conclure à gestation normale, il n’est pas impossible que quelques jours plus tard un second puisse avoir lui aussi été fécondé. Le sperme du mâle étant viable et fécondant pendant une semaine, si la jument ovule deux fois en plusieurs jours, un autre embryon peut apparaître », indique la vétérinaire. Il est donc important de suivre la croissance folliculaire de ces juments. D’autres éléments pourraient également empêcher la détection d’une gestation gémellaire : la présence de kystes au niveau de l’endomètre ou, dans le cas où les poulains se développent dans la même corne, un dysfonctionnement du faisceau d’ultrasons qui peut ne pas mettre en évidence la paroi entre les deux vésicules embryonnaires selon les recherches d’Amélie Pallatin. En cas de doute lors de la première échographie, un examen doit être de nouveau effectué au 24e jour, car les embryons seront alors bien fixés à la paroi utérine et donc plus facilement quantifiables. Menant parfois à de très bonnes ou de très mauvaises surprises pour les éleveurs, il reste malheureusement quasiment impossible d’anticiper et d’éviter de manière certaine les gestations gémellaires.