L'amélioration de l'interaction cheval/cavalier pour optimiser la performance
mercredi 15 avril 2020

Agnès Olivier
Agnès Olivier lors d’une étude pour le projet « RiderFeel » avec les dresseurs. Ici Camille Judet. © Agnès Olivier

Agnès Olivier est docteur en sciences et techniques des activités physiques et sportives avec une spécialisation dans l’interaction cavalier/cheval. Son cursus personnel, ses études et ses travaux de recherche font d’elle une experte scientifique dans cette alchimie parfois mystérieuse du couple cavalier/cheval. Grâce à la science, on comprend les dessous de cette relation. Rencontre.

L'Eperon : Pouvez-vous nous expliquer votre cursus ?

Agnès Olivier : J’ai eu un parcours classique pendant mes études jusqu’à l’obtention d’un BAC ES, mais le sport a toujours occupé une place très importante dans ma vie. J’ai pratiqué l’athlétisme en compétition, depuis de la sixième jusqu’à l’entrée en fac, au club de Mortagne dans le Perche, entrainée par Jacky Lenoir qui était un ami de Maurice Houvion, l’entraîneur de Jean Galfione. J’ai évolué jusqu’en championnat de France en saut en hauteur et épreuves combinées durant près de dix ans. Puis, j’ai participé aux Jeux de l’Avenir à Epinal en 1995.

En parallèle je pratique l’équitation depuis l’âge de 8 ans. J’ai débuté chez Guy Bru, l’éleveur de Nicomea. Mes parents qui sont installés dans la région de Nogent-le-Rotrou, sont agriculteurs, céréaliers et ont fait un peu l’élevage de mouton et de chevaux. En fait, je suis entouré de chevaux depuis mon plus jeune âge.

J’ai eu mon premier cheval à 11 ans, c’était une jument survivante de jumelles, une fille de Buffet II. J’ai transposé les exercices que je réalisais à l’entraînement en athlétisme pour la faire travailler. J’utilisais des barres au sol, on travaillait en extérieur en dénivelés et je franchissais les obstacles que je trouvais dans mon environnement pour la faire sauter. Plus tard, je suis sortie en compétition de CSO, de dressage et de complet. Mais, je me suis fait quelques frayeurs en cross avec des chevaux mal préparés.

Pendant le collège et le lycée, j’ai alterné entre les entrainements et les compétitions en athlétisme et en sports équestres. A la fin du lycée, j’ai également pratiqué le volley et le badminton. Donc, c’est assez logiquement que j’ai débuté des études en STAPS à Caen en 1998 où j’ai intégré la première année de l’option équitation. En fait, j’ai cumulé deux filières, entrainement sport et management du sport. Lors de mon Master « Habiletés motrices et culture sportive », mon mémoire était sur la prise d’information visuelle chez les cavaliers de saut d’obstacles lors de simulations de parcours. Puis mon doctorat était plus précis sur ce thème de la vision : contribution des informations visuelles dans le contrôle postural chez les cavaliers.

Et votre parcours professionnel ?

En parallèle de ma thèse, j’ai passé mon BEES1 à la SHUC de Caen avec Eric Chaudet, un très bon technicien qui a formé notamment Nadège Bourdon et Emilie Pérou pour la pédagogie. Puis, j’ai tout de suite enchaîné à la SHUC pendant sept ans comme monitrice. Je donnais aussi des cours d’anatomie, de biomécanique et de physiologie en centre de formation (BPJEP). Ainsi, pendant ma thèse, j’ai fait des allers-retours entre le terrain et la recherche.

Dans le cadre de l’université de Normandie, j’ai obtenu un prix de l’innovation pour une selle adaptable au cheval et au cavalier. Une selle ergonomique, une selle en deux parties.

A l’époque je partageais mon temps entre des cours à la fac, des cours d’équitation et de la recherche. En 2011-2012, j’ai pu faire des expériences avec Persival, le simulateur équestre, basé à l’IFCE Saumur. Je suis curieuse et j’aime la création, la recherche, l’innovation. Alors, j’étais ravie de cette expérience.

Une fois ma thèse en poche, j’ai débuté mon premier travail de recherche, sous l’égide de l’IFCE, sur les informations sensorielles dans la performance du cavalier, qui a été présenté lors des Journées de la recherche équine 2014. Mes recherches ont porté sur le multi sensoriel, la vision, la proprioception et l’audio. En 2016, j’ai pu me pencher sur le rôle de stimuli audio dans le couplage cavalier/cheval en dressage en collaboration avec Lars Roepstorff, chercheur – vétérinaire à l’université d’Uppsala en Suède, référent en sols équestres pour la FEI. La Fédération Française d’Equitation était elle aussi partenaire puisque nous sommes intervenus auprès de cavaliers de dressage lors d’un stage organisé par Emmanuelle Schramm-Rossi. 

Entre 2017 et 2019, j’ai intégré le Groupe Voltaire comme Responsable Recherche et innovation, où j’ai pu évoluer en recherche appliquée sur l’interaction cavalier/cheval. La selle, est la pièce élémentaire de l’interaction, une sorte de disque intervertébral entre le cavalier et le cheval. Basée à Biarritz pendant deux ans j’ai développé plusieurs axes de recherche en lien avec les préoccupations de l’entreprise sur l’interaction cavalier/cheval, et les matériaux de la selle. Là j’ai utilisé le tapis à pression pour tester les selles, proposé des solutions pour le bien-être des salariés au travail et réduire les TMS (troubles musculo-squelettiques) liés à l’augmentation de la cadence de production des selles, en mettant en place des séances d’échauffement le matin.

Dans le cadre des J.O. Paris 2024, plus de 20 millions d’euros vont être disponibles pour des travaux de recherche pour l’amélioration de la préparation des athlètes. Je suis actuellement en train de travailler sur un projet pour l’amélioration des performances cavalier/cheval dans le cadre de cette possibilité de financement.

Depuis le 1er septembre 2019, j’ai retrouvé l’université, comme enseignante chercheuse au sein de l’université Paris Saclay. Plus précisément au sein de la faculté des sciences du sport et du laboratoire CIAMS (Complexité, Innovation, Activités Motrices et Sportives), où je dispense des cours d’anatomie, de gestion de projet innovant, d’option sport équitation et d’optimisation de la performance et où je réalise des travaux de recherche sur l’optimisation de l’interaction cavalier/cheval.

Vos recherches portent sur l’optimisation de l’interaction cavalier/cheval. Comment résumeriez-vous votre travail ?

J’ai constaté qu’il y avait peu de recherches concernant le cavalier et particulièrement la partie cavalier-cheval. Mon travail de recherche s’intéresse à l’optimisation de l’interaction cavalier-cheval par une approche sensori-motrice. Elle se décline autour de trois axes : les déterminants, l’entrainement et le développement d’outils spécifiques pour l’optimisation de la performance.

La performance est plurifactorielle.  Elle dépend de facteurs psychologiques, sociologiques, physiologies, biomécaniques et neurosensorielle. En ce qui me concerne, mes recherches sont axées sur les aspects biomécaniques et neurosensoriels au regard des différences inter-individuelles (niveau de pratique, sexe, style perceptif, etc). L’équitation est une activité dite modérée pour les cavaliers (sur un plan physiologique) mais qui demande une importante gestion de l’équilibre (sur le plan biomécanique et neurosensoriel). Ce qui est déterminant pour la performance du cavalier repose sur trois éléments principaux : sur le plan sensoriel, il faut développer la proprioception, la vision quant à elle a un rôle différent selon la tâche ; sur un plan mécanique cette pratique exige une flexibilité importante du rachis, afin de maintenir la main et la tête stables. La mise en évidence de l’interaction cavalier/cheval se base sur de nouveaux calculs, comme la phase relative. Cette variable étudie les mouvements du cavalier par rapport à ceux du cheval. Ces calculs peuvent être réalisés à partir de caméras associées à des marqueurs rétro-réfléchissants ou à partir de centrale inertielle qui regroupe en un même capteur un accéléromètre, un magnétomètre et un gyroscope. Le but de ces travaux sur l’interaction cavalier/cheval est d’améliorer la performance en utilisant aussi l’ergonomie. La dernière partie de mes recherches concerne le développement d’outils pour l’interaction cavalier/cheval. C’est le volet ergonomique de mes recherches à partir des données enregistrées. Par exemple, l’utilisation de tapis à pression pour mesurer l’impact de la selle sur le dos du cheval n’est pas suffisante, car il ne mesure que les pressions verticales. On a besoin d’autres capteurs pour comprendre le rôle de la selle dans l’interaction. Mais, cela nécessite des financements.

Quels sont les impacts de vos travaux de recherche sur le cavalier lambda ? Sur le cavalier professionnel ?

Ces études sont déterminantes pour comprendre la performance cavalier/cheval et les différences entre les experts et les novices. A partir de ces données nous pouvons préciser les critères d’entraînement, différents pour les novices qui n’ont pas acquis la même coordination que les cavaliers experts. Cela rejoint des études de terrain sur l’entraînement qui montre l’intérêt de l’utilisation d’un simulateur équestre pour aider à l’apprentissage des cavaliers novices.

Il y a également un réel impact de l’utilisation de nos sens sur notre posture. Chez le cavalier, la vision oriente la posture, oriente les segments, elle a un rôle moteur principalement. La proprioception quant à elle, médiée par les capteurs sensoriels de la peau, des tendons, des ligaments, des muscles et de l’oreille interne (système vestibulaire), donne des informations au système nerveux central, notre cerveau sur la position de nos segments par rapport au cheval et à l’environnement. Ces informations sont très importantes pour se coordonner et s’équilibrer. Le but c’est d’amener le cavalier vers un meilleur ressenti proprioceptif en vue d’améliorer la justesse de son équitation. Chez le cheval, la vision a un rôle cognitif, d’appréhension de son environnement.

J’ai pu proposer un cycle de séances de préparation physique des cavaliers au sein de l’EME de Fontainebleau dans le but de prévenir des blessures, pour régler des problèmes de douleurs et améliorer la performance. Après du renforcement, du gainage, il y a eu une diminution des douleurs du cavalier, une meilleure équilibration, une augmentation de la proprioception, une amélioration de la posture. Nous avons pu observer une gradation des effets de la préparation physique du cavalier par un impact psychologique, puis sur le cardio et enfin sur la mécanique avec un plus grand redressement du haut du corps.

Comment la recherche peut aider dans la relation homme/cheval ?

C’est un outil pour produire de nouvelles connaissances. Cela permet d’éclairer des points obscurs sur l’interaction cavalier-cheval. Cela va aider à la prise de conscience pour objectiver la formation de bons couples cavalier/cheval, pour entrainer de manière plus spécifique et utiliser les outils à bon escient. Ainsi, la préparation physique a un réel intérêt pour combattre la lombalgie, une traumatologie très repandue chez nos cavaliers professionnels.

Et la filière cheval ?

La recherche fait partie intégrante de tout le système. L’IFCE est moteur, mais n’est pas forcément orienté performance. Pourtant, l’axe performance et sport est très important. Il y a aussi d’autres laboratoires qui travaillent sur la recherche équine, comme bien sûr le laboratoire du professeur Denoix.

Vous êtes actuellement sur un projet pour les J.O. 2024. Où en êtes vous ?

C’est un projet que je coordonne avec plusieurs partenaires. Il s’agit d’optimiser l’interaction cavalier/cheval en complet, en vue des J.O. de 2024. Nous avons monté un consortium dont l’objectif est d’augmenter le nombre de médailles aux J.O. en sports équestres par une préparation adaptée des couples, avec la FFE, l’IFCE, le pôle hippolia, cinq universités et trois entreprises privées Equitest, Movin’Smart et l’entreprise de Guy Bessat préparateur physique.

Le projet va s’appuyer sur les déterminants de la performance, la préparation physique du cavalier et du cheval et le développement des outils pour l’amélioration de la performance cavalier/cheval. Nous sommes encore dans la phase de présentation du projet qui n’est pas encore accepté. Nous avons été auditionnés par l’ANR, l’Agence Nationale de la Recherche, en décembre 2019 qui retenait les dix meilleurs projets français. Nous n’avons pas été retenu, car ils ont considéré le projet comme trop innovant. Mais, nous avons encore une chance.

A plus long terme, un autre projet de gros centre équestre sur le plateau de Saclay serait lié à un projet de recherche et développement notamment sur l’interaction cavalier/cheval et permettrait d’objectiver nos connaissances, nos outils pour mesurer la performance en équitation. Mais, c’est encore un autre projet qui va dépendre de l’évolution du volet scientifique du plateau de Saclay.