PMU : la rémunération du directeur général au coeur d’une enquête Médiapart
jeudi 15 avril 2021

Cyril Linette
Cyril Linette, directeur général du PMU © Scoopdyga

Dans une enquête publiée hier, mercredi 14 avril, Mediapart révèle que Cyril Linette, directeur général du PMU, profite d’un bonus annuel basé sur l’atteinte d’objectifs qui fait presque doubler son salaire fixe. Une rémunération, censée être variable, d’autant plus questionnable que le PMU souffre, depuis des années d’une santé économique en baisse, aggravée évidemment par la crise du Covid-19.

Le PMU, acronyme de Pari mutuel urbain, est une entreprise française qui conçoit, promeut et  commercialise les paris sur les courses de chevaux. Depuis la loi sur l’ouverture du marché des jeux en ligne en mai 2010, cette entreprise propose aussi des paris sportifs et des jeux de poker en ligne, mais le principal de ses activités reste centré sur les paris hippiques. Le principe du pari mutuel, qui consiste à dire que les parieurs jouent les uns contre les autres et que les sommes jouées sont redistribuées entre les gagnants, s’oppose directement au principe des paris pris par les bookmakers, actuellement en place dans de nombreux pays sur la prise de paris hippiques. Ce principe de mutualité est d’une importance capitale pour la filière. En moyenne, le PMU reverse 75% des enjeux aux gagnants, 9% à l’Etat et 8% aux sociétés des courses hippiques - le reste étant réparti entre les charges d’exploitation du PMU et les commissions aux partenaires. En 2019, les 8% reversés aux sociétés de courses représentaient 760 millions d’euros, qui financent, via les gains en courses, les 70 000 emplois directs de la filière hippique. C’est notamment cette redistribution des enjeux du pari mutuel qui permet à la filière courses tricolore de ne pas connaitre les déboires de certains de nos voisins européens, qui ont vu leurs courses péricliter ces dernières années, et qui louent notre système. 

Cyril Linette, à la hauteur ? 

Lors de son entrée en fonction au poste de directeur général en 2018, Cyril Linette a pris les rênes d’une entreprise dans la tourmente. Plusieurs facteurs (l’ouverture de paris en ligne et la concurrence de la FDJ, le manque de renouvellement des joueurs, l’absence de développement de prise de paris à l’étranger sur les courses françaises…) avaient amené le PMU a largement perdre de sa superbe avec une perte d’enjeux de près de deux milliards d’euros entre 2012 et 2018. En 2019, et indéniablement grâce à de gros travaux et un plan de relance conséquent, Cyril Linette pouvait se targuer d’un bilan positif : sur l’ensemble de l’année, les paris hippiques en France s’affichaient en baisse de 0,5%, contre -3,3% pour l’exercice précédent et une moyenne de -3,5% entre 2012 et 2018. Surtout, le PMU soulignait que les deuxième, troisième et quatrième trimestres de l’année 2019 étaient en croissance, en moyenne de +0,5%. Ces résultats annuels étaient alors supérieurs aux prévisions. Sur le papier donc, Cyril Linette avait rempli ses objectifs et comptait bien consolider le travail entrepris et continuer l’inversement de la tendance en 2020.  

Une rémunération indécente  ? 

Peut-on légitimement juger et se positionner face au montant de la rémunération du directeur général dans la mesure où cette dernière, inscrite dans le cadre d’un contrat de travail, a été validée par tous les membres du conseil d’administration et les ministères de tutelle ? Pour répondre à cette question, il faut se pencher plus en détail sur la manière dont est répartie cette rémunération. Grâce aux documents publiés par Médiapart, on comprend que Cyril Linette touche un salaire fixe de 400 000 euros par an, auquel s’ajoute un bonus variable au montant maximum de « 375 000 euros, fixé par le conseil d’administration sur proposition du comité de rémunération, en fonction du niveau d’atteinte des objectifs qualitatifs et quantitatifs qui auront été fixés pour l’année concernés ». Le salaire de 400 000 euros peut être moralement questionné quand on sait que le plan de relance initié en 2019 et à la base des bons résultats incluait une baisse des charges de l’ordre de 50 millions d’euros basée en partie sur de nombreuses suppression de postes. Il n’en reste pas moins légalement acté par les instances compétentes… Le bonus de 375 000 euros en cas de réussite des objectifs est lui plus questionnable, et est d’ailleurs à la source des remous dans le monde hippique qui ont lancé Mediapart sur l’affaire. En interne à la filière début 2021, et alors que la crise sanitaire avait largement impacté le secteur sur l’année 2020, des voix ont commencé à s’élever pour savoir si ce bonus variable avait bien varié eu égard aux difficultés économiques rencontrées par la filière. Pour comprendre ces difficultés, là encore les documents fournis par Mediapart (que le journal a eu bien du mal à se procurer, témoignant d’un problème latent de transparence de l’entreprise, d’autant moins acceptable qu’elle se trouve sous tutelle de deux ministères d’Etat) sont indispensables : le journal d’investigation a eu accès aux comptes de l’année 2020, qui affichent une baisse des enjeux de 1,3 milliards d’euros par rapport à l’année 2019, pour un total de 7,3 milliards d’euros. Cette baisse s’explique notamment par les mesures sanitaires mises en place pour lutter contre la propagation du Covid-19 : fermeture des points de vente physique durant deux mois et arrêt total des courses pendant trois semaines lors du premier confinement de mars 2020, courses à huis-clos de mai à juin puis depuis octobre, couvre-feu… Malgré d’excellents chiffres lors de la reprise de l’été - qui tendent à montrer que le directeur général aurait certainement réussi son pari de continuité de relance en 2020 si le Covid ne s’en était pas mêlé -, les socio-professionnels, qui ont vu les allocations de courses abaissées durant la saison et qui ont du consentir de gros efforts économiques s’interrogent : Cyril Linette a-t-il touché, pour 2020, l’intégralité du bonus lié à un contrat d’objectifs - objectifs qui n’ont pu être atteints en partie au vue de la baisse des enjeux sur l’année ? La question intéresse évidemment aussi les salariés de l’entreprise, qui a procédé à de nombreuses suppressions de postes ces dernières années et qui en prévoit de nouvelles pour 2021. Selon les informations de Mediapart, la réponse est oui. Et c’est là que le bât blesse : se serrer la ceinture, tout le monde semble prêt à le faire pour faire face à une situation inédite, induite par une crise sanitaire qui l’est tout autant, sauf le directeur général. 

L'article de Mediapart (réservé aux abonnés) est disponible ICI