Gaspard Koenig, à cheval sur les traces de Montaigne
mercredi 29 juillet 2020

Gaspard Koenig, sur les traces de Montaigne
Le philosophe et écrivain Gaspard Montaigne a entamé le 22 juin un périple à cheval pour rallier Bordeaux à Rome, sur les traces de Montaigne © Béatrice Fletcher

Philosophe et écrivain, président du laboratoire d'idées Génération libre, Gaspard Koenig, 38 ans, décline sa quête de liberté sous forme de recherche académique, reportages, politique publique, romans, essais et chroniques … Depuis le 22 juin, c’est avec sa jument espagnole de six ans, Destinada, qu’il s’est engagé dans un périple de 2500 km pour rallier Bordeaux à Rome sur les traces de Michel de Montaigne. Objectif, faire renaître de ses cendres l'humanisme européen grâce aux rencontres... Nous l’avons rencontré lors de son étape bellifontaine.

L'Eperon : Pourquoi ce voyage ?

Gaspard Koenig : Depuis plusieurs années, j’écris des livres de voyage intellectuels. J’essaie de tester une idée sur le terrain, puis je marie réflexion et reportage. Le dernier, dans une quête sur l’intelligence artificielle, m’a conduit dans un tour du monde, de San Francisco à Pékin, d'Oxford à Tel Aviv et de Washington à Copenhague (La fin de l'individu. Voyage d'un philosophe au pays de l'intelligence artificielle, e-book ndla). J’ai été épouvanté de constater que les sociétés construisent un monde très normé et standardisé. Ce voyage à cheval représente exactement l’inverse.  Il s’agit d’aller en profondeur, de prendre le temps, de rencontrer les gens, et de faire face à une énorme part d’aléas, car tout n’est pas programmable. Pas question de taper sur Google des mots clés du type « cheval » et « direction ».

Par ailleurs, le cheval est un moyen extraordinaire d’entrer en relation avec les gens et me contraint à me caler sur son rythme. J’avais envie de faire un voyage européen, j’ai donc choisi de suivre les traces de Michel de Montaigne en 1580. Le philosophe auteur des Essais avait quitté sa « tour »  d'érudit bordelaise pour rencontrer le maximum de personnes en sillonnant l’Europe à travers l'Île-de-France, les Vosges, la Suisse, la Bavière et la Vénétie, pour parvenir à Rome. Il souhaitait fuir sa famille, ce qui n’est pas mon cas, prendre les bains à Plombières et Baden Baden pour soigner ses calculs, voyager au gré du vent, ce qui explique que son itinéraire ne soit pas en ligne droite, rencontrer les Luthériens et les Calvinistes, et espérait devenir ambassadeur à Rome. Cette mission ne s’est pas concrétisée, et a été remplacée par la mairie de Bordeaux où il est rentré rapidement.    

Quel est votre premier bilan ?

Je suis extrêmement satisfait de ces six premières semaines. Les gens me parlent facilement. Non seulement le cheval joue un rôle de médiateur, mais le cavalier, seul avec sa monture, est en une situation de vulnérabilité telle que les gens l’aident spontanément. La solidarité est extraordinaire. Tout au long du chemin, j’ai traversé un pays souriant et constaté beaucoup de bienveillance. L’entrée en Ile de France s’avère un peu plus délicate. J’ai connu mes premières altercations, les premiers automobilistes qui klaxonnent. Ce voyage est l’occasion de percevoir l’essentiel. Au fond, rien ne me manque. Tout ce qui compte est le gîte, l’eau et la nourriture. 

Comment êtes vous organisé ?

L’idée est de ralentir, mais finalement j’ai assez peu de temps, car la logistique est assez lourde pour organiser les étapes, se nourrir et écrire. Je continue à écrire un article par semaine dans Le Point, mon partenaire, sur le thème de ce voyage. Je suis aidé depuis Paris par Gauvin Leclerc, mais je suis seul sur la route. Il faut gérer les problèmes attenants au cheval tels que la ferrure, les soins vétérinaires ou la perte d’état. 

En quoi consiste votre équipement ?

J’ai fait faire une selle de randonnée par un artisan du Lot, Jean Marie Solivères (JMS), qui travaille à l’ancienne depuis quarante ans. La selle est remarquable, elle a été faite sur mesure pour le cheval et pour moi. Elle est équipée de fenders (étrivières larges et longues qui permettent de monter sans bottes ni chaps ndla) aussi légère que possible, avec des étiers en carbone. J’ai deux fontes. A gauche j’ai mon électronique, un Ipad avec mes cartes, mes livres et mon téléphone. A droite j’ai ma gourde. J’ai aussi deux sacoches, une pour le cheval avec le matériel de pansage, la trousse à pharmacie que je partage avec Desti, le filet à mouches, un peu de nourriture (2 litres de granulés), et une pour moi avec mon clavier dont j’ai besoin pour écrire, mon réchaud, et une prise de courant. Dans mon boudin, accroché à l’arrière de la selle, j’ai un duvet, une tente de 600 grammes, et mes vêtements, à savoir une tenue de rechange. Pour les puristes, je ne suis pas en autonomie complète, car je n’ai ni cheval de bât, ni piquets de clôture pour installer un paddock. J’ai une ligne d’attache de 15 mètres à fixer entre deux arbres. J’essaie de loger dans le dur, d’autant que l’objectif est la rencontre avec les gens. J’aimerais plus tard partir à deux ou trois en autonomie complète, mais c’est un autre projet.    

Comment s’organise la logistique pour Destinada ?

En général je trouve du foin à l’étape, de l’herbe, et du granulé quand c’est possible. Nous sommes logés un peu partout. La semaine dernière, à Orléans, nous étions accueillis dans le jardin d’un particulier, j’ai dormi dans le garage, la jument a passé la nuit entre la piscine, la tyrolienne et le toboggan. Maintenant elle peut dormir n’importe où. Elle a passé la nuit dans des stabulations avec des ânes. Dès qu’on s’arrête, elle se pose, elle se met en position, urine, mange et dort. Depuis quelques jours, j’essaie d’aller dans des centres équestres pour trouver des granulés. A chaque étape, je bénéficie de conseils. Ce fut le cas sur les problèmes de ferrure, qui s’use en dix jours sur le bitume. J’ai appris à être plus rigoureux en empruntant les bas-côtés, à ne pas la laisser brouter en marchant, mais à attendre la pause toutes les heures. Un maréchal ferrant m’a donné une boîte de clous en tungstène, un autre les a posés. Avec mon kit de maréchalerie, une tricoise, un brochoir et un rogne pied, je lui change les clous avant de changer le fer, ce qui permet de gagner du temps et de laisser pousser la corne. 

Vous vous êtes beaucoup intéressé à l’intelligence artificielle. Quel lien établissez-vous avec la liberté individuelle que vous vivez lors de ce voyage?

L’intelligence artificielle, telle qu’elle est utilisée commercialement aujourd’hui, a tendance à nous mettre dans des sillons programmés à l’avance, et à malmener la liberté individuelle. Ce voyage permet de retrouver une liberté intérieure, pour plusieurs raisons. Le voyage à cheval n’est pas régulé. Il n’existe aucune obligation, ni protection céphalée, ni assurance, ni permis. Sur la route on est considéré comme un véhicule, sur le trottoir on est meneur d’animaux. On a le sentiment, dans notre société où toute activité est réglementée, d’avoir trouvé un petit espace de liberté qui ravive le contact avec les gens et leur spontanéité. Tout à coup il se passe quelque chose qui n’était pas prévu, c’est ça la liberté. 

Comment gérez-vous la solitude et le détachement ?

Ce voyage constitue une forme de dépouillement très sain. Sur le plan matériel, car on apprend à se contenter de très peu, mais aussi sur le plan affectif car je suis loin de ma famille. Ma femme et mes enfants me rejoignent parfois lors que je fais des pauses, mais je ne suis pas déchiré quand ils repartent. Quand on sait être seul, autonome dans sa tête, on est encore plus content de voir les autres. Je retrouve immédiatement mon état de voyageur solitaire. C’est ce que Montaigne, dont le projet était de savoir être seul, appelait l’arrière boutique, un endroit où l’on se trouve parfaitement bien. C’est très agréable. Par ailleurs, il existe une véritable relation avec l’animal.  On n’est jamais seul avec un cheval. Il faut à tout prix éviter l’anthropomorphisme, et lui plaquer nos propres affects. C’est d’abord une relation d’éducateur. Puis naissent des liens moins traduisibles en sentiments humains.

Parlez nous de Destinada.

Je l’ai achetée pour ce projet en octobre dernier. C’est une jument grise de pure race espagnole de six ans. J’ai été accueilli et formé dans l’écurie de la Pommeraye dans le Calvados par Antoine et Alice Castillon qui ont pris en mains tout le projet. Ils ont commencé par me former, ont trouvé la jument, l’ont achetée, je leur ai fait totalement confiance. Pendant trois mois, je n’ai fait que du travail à pied, et je montais des chevaux plus expérimentés pour m’entraîner, y compris à la ferrure. En février, quand nous étions tous les deux prêts, ils nous ont mis l’un sur l’autre. Nous avons plusieurs randonnées de quelques jours. C’est un excellent choix, car elle est exceptionnellement calme, qu’il s’agisse de traverser les centres villes, d’être à l’attache à un camion ou à un engin de chantier, elle ne bouge pas. C’est à priori le genre de chevaux que montait Montaigne, car les aristocrates de l’époque faisaient venir leurs chevaux d’Espagne. Ils sont parfaits pour les grands trajets, endurants, avec un centre de gravité relativement bas (1m63), et plutôt jolis.  

Quelle relation avez-vous avec elle ? 

J’ai clairement avec elle des moments de fusion. Un matin, nous nous sommes mis en danger, dans une zone commerciale, entre une ligne de TGV et une glissière de sécurité en bordure de nationale. Nous avons tous les deux stressé et vécu l’enfer pour sortir de là, et à l’étape, je l’ai mise dans le rond de longe, et on s’est littéralement pris dans les bras. Elle  est seule avec moi et inversement, nous sommes obligés de nous faire confiance mutuellement. Quand on a traversé les grilles canadiennes (barres arrondies ou de section rectangulaire alignées au-dessus d'une fosse) à Chambord, qu’elle n’avait jamais vues, je suis passé devant pour la rassurer, et inversement, nous avons traversé un viaduc de cinquante mètres de hauteur. J’ai le vertige, je déteste ce genre de choses. C’est moi qui avais peur, elle m’a permis de passer. Je l’ai suivie sans regarder autour de moi. Chacun son tour. En tout cas je deviens extrêmement protecteur avec elle, et susceptible à la moindre critique. Après cette aventure, j’ai envie de l’essayer en dressage, d’autant que maintenant elle m’obéit à la voix, et plus tard la faire pouliner. Je prévois d’acheter une  maison dans le Calvados avec un pré et espère y attirer ma famille, par exemple en achetant un poney pour ma fille (rires).     

Comment gérez-vous vos itinéraires ?

J’avais suffisamment d’expérience pour savoir que quand on les chemins indiqués sur la carte IGN ne sont pas praticables une fois sur trois. Je suis essentiellement les Chemins de Grandes Randonnées (GR). Jusqu’à présent, ils se sont avérés fiables, sauf à deux ou trois reprises, notamment en raison des chicanes pour piétons ou l’on peut rester coincé avec les sacoches. On a même passé des marches. Je m’attendais à davantage de difficultés. Certains secteurs, comme les grandes plaines céréalières de la Beauce, ou de la Brie, sont très ennuyeuses, et manquent d’ombre. En revanche, comme les moissons sont terminées, les chaumes me permettent de naviguer à vue, un peu comme un marin sur la mer, et de prendre des raccourcis. 

Comment se déroulent vos journées ?

Nous faisons entre 25 et 30 kilomètres par jour. Je prends le départ entre 9h et 10h du matin, après avoir échangé avec les hôtes, et je passe cinq à six heures par jour à cheval. Je marche la moitié du temps, pour nous soulager elle et moi. Cette alternance est parfaite,  détend les jambes, et fait du bien à Desti. Dès que les jambes tirent un peu, je me remets en selle, quand je fatigue en selle, je descends. Les journées sont longues et dures, mais je n’ai eu  aucun problème physique jusque là. Elle demande assez régulièrement à trotter. La première semaine, elle avait du jus, la deuxième elle était amorphe, et depuis la troisième semaine, elle a retrouvé de l’énergie. Nous avons tous les deux perdu du poids. Je dois surveiller son état de près. 

Vous préparez un livre sur cette aventure. Comment y travaillez-vous ?

J’ai l’application Polarstep, qui m’évite d’utiliser Instagram, sur laquelle je poste trois fois par jour quelques infos. Le soir je prends des notes sur les noms, les réflexions, les phrases, les sensations. Chaque semaine, je me réserve une journée pour écrire mes articles pour Le Point. Le dernier était sur les zones commerciales vues du cheval, la disparition des petits commerces, qui m’ont entre autres posé des difficultés d’approvisionnement (voir Enfer et vertiges des supermarchés sur le site du Point). Les prochains seront sur ma relation au cheval, l’angoisse face aux innombrables normes, un thème qui revient de manière récurrente chez les gens que je rencontre, et un autre sur l’ombre, qui manque cruellement. Naturellement la forêt s’installe en voûte par-dessus les chemins, quand elle est absente, c’est que l’homme a éradiqué les arbres pour les cultures les routes, qui auparavant étaient bordées de platanes et ont été supprimés. Cette prédominance du soleil est absurde. Le thème de mon  livre n’est pas encore défini. 

Que découvrez-vous au cours de ce voyage ?  

Avant tout l’importance des identités régionales. Je ne regarde pas les infos, j’attends de mes discussions avec les gens qu’ils me disent ce qui leur paraît important. Ils raisonnent selon le découpage des régions de l’ancien régime. Je suis passé par le Périgord, le Limousin, la Creuse, le Berry, la Sologne, la Loire, la Beauce et par Fontainebleau. A chaque fois que je suis passé d’une région à l’autre, il y toujours eu un moment où sans le voir venir, j’ai pris conscience que j’étais ailleurs, en raison des pierres des maisons, des odeurs, du type d’élevage ou de culture, des cuisines ou des accents. La préoccupation essentielle que je retiens des échanges, du producteur de fromage de chèvre au directeur de Chambord, tient à la liste interminable des normes qui leur sont imposées et entravent leur liberté de création ou de développement de leur activité. 

Au fil des jours, alors que Gaspard Koenig poursuit son épopée vers la Champagne, les Vosges, le Rhin, la Bavière, la plaine du Pô, les Appenins et la Toscane, pour "frotter et limer sa cervelle contre celle d'autrui" comme le disait Montaigne, il constate avec plaisir un accueil chaleureux et bienveillant, en ces temps de crise sanitaire où une bonne partie de la population souhaite elle aussi « prendre la clé des champs ».

Pour en savoir plus sur le voyage de Gaspard Koenig, l’accueillir ou l’accompagner sur quelques kilomètres, rendez-vous sur son site internet