L’avenir de l’équitation en question, par Arnaud Boiteau
mardi 19 novembre 2019

Arnaud Boiteau et Expo du Moulin
Arnaud Boiteau et Expo du Moulin © Scoopdyga

Compétiteur de concours complet aux multiples performances internationales, enseignant et écuyer du Cadre Noir, Arnaud Boiteau est intervenu il y a quelques semaines lors des Assises de la filière équine, dédiées cette année au bien-être animal. A l'heure où la question du bien-être, tant physique que moral des équidés, est mis sur le devant de la scène et défendu bec et ongles par de nombreuses associations animales, une partie des débats s'est conclue sur cette question : faut-il continuer de monter à cheval. Face à cette question, Arnaud Boiteau a pris la plume et le temps de rédiger quelques commentaires. Voici son texte.

A l’heure où certaines voix s’élèvent contre l’équitation au nom du bien être animal, il me semble utile de réagir avant que de mauvaises décisions soient prises. Le 7 novembre dernier à Angers avaient lieu les Assises de la filière équine sur le thème du bien-être équin. Intervenant pour l’occasion, j’ai assisté à un débat passionnant et logiquement passionné entre Jocelyne Porcher, directrice de recherche à l’INRA, et Nicolas Marty, membre de l’association antispéciste « Agir contre la torture des animaux ». Les échanges se sont conclus par une interrogation que certains osent aujourd’hui soulever et qui annonce sûrement demain des prises de position encore plus radicales: faut-il continuer à monter à cheval ?

Volontairement dérangeante, la question surprend le néophyte et exaspère autant le passionné d’équitation que je suis qu’elle satisfait les animalistes ou antispécistes. La réponse de Monsieur Marty ne fut pas d’interdire totalement mais suggéra la remise en cause de pratiques faisant le fondement de notre sport telle l’initiation au prétexte qu’elle est facteur aggravant de dorsalgie chez le cheval. L’objectif de ces mouvements à l’audience grandissante est d’influencer les législateurs pour que soit repensée sans limite l’utilisation du cheval par l’homme au nom de son bien être qu’il juge insuffisamment considéré. Difficile de rester muet ne serait ce que parce que les contours de cette notion restent mal définis par ceux qui s’en veulent les chantres.

Je m’adresse donc à vous défenseurs modernes d’une cause éminemment légitime, essentielle, mais dont les arguments me semblent mal éclairés par la connaissance trop partielle d’un monde du cheval objectivement respectable.

Sachez que le bien être de leur cheval est l’obsession d’une très grande majorité d’équitants qui sont prêts à de grands sacrifices pour l’assurer. Qu’il est même souvent une raison à leur passion pour l’échange émotionnel procuré par l’animal en retour. Qu’il est un facteur de performance pour le compétiteur qui ne peut réussir que si sa monture se sent bien dans son corps et dans sa tête.

Pour autant, sachez aussi que le cavalier responsable et avisé ne tombe pas dans l’anthropomorphisme inapproprié car il n’oublie pas les conditions de vie naturelle de son partenaire. Il est généralement considéré homme de cheval pour cela. Il envisage son bien être comme un niveau de confort physique et mental suffisant, observable par des indicateurs objectifs tels l’état corporel ou le niveau de sérénité émanant du comportement général et du regard qui en dit long à qui sait le décoder. Il le sait compatible avec des moments d’inconfort et de frustration inhérents à la condition des vivants. L’espoir d’un plaisir permanent n’est pas souhaitable car l’homme comme l’animal trouvent une partie de leur bien être dans l’équilibre parfois précaire entre les moments agréables et ceux qui le sont moins, les phases de contraintes et celles de relâchement. Au final, l’effet de contraste est salvateur et il endurcit pour faire face aux aléas d’une vie.

Le cavalier responsable veut généralement le bien pour son cheval en lui assurant un mode de vie adéquat basé sur un maximum de liberté, un entretien quotidien optimal et un entraînement cohérent avec ses projets sportifs. Boire, manger, bouger est le fondement vital pour l’animal aussi. Ça n’est pas beaucoup plus.

Pour être bien, il faut d’abord être. Dans toutes les civilisations, la corrélation entre l’utilité des chevaux et leur survie est historiquement avérée. Quand ils ne servent plus à chasser, tracter, porter ou faire la guerre, les chevaux peinent à trouver une raison plus enviable d’exister que l’hippophagie. C’est un manque de reconnaissance, mais c’est un fait... Les sports équestres, montés ou non, offrent une alternative acceptable et autrement plus réaliste à l’utopie d’une vie à l’état sauvage incompatible avec l’évolution de notre planète. N’espérons pas non plus pouvoir caresser un jour notre cheval au coin du feu, la nature ne semble pas l’avoir programmé pour ça…

Ne plus monter à cheval serait mettre fin à une pratique remontant à la Haute Antiquité, « rien que ça » ! La première représentation d’un cavalier nous vient de Crête et remonte au II ème millénaire avant JC. Philosophe grec du IV ème siècle avant J.-C., Xénophon fut le premier à écrire les vertus de l’équitation avec ces mots: « la plupart des exercices équestres se font avec plaisir. Si l’on envie le vol de l’oiseau, il n’y a rien dans les actions de l’homme qui y ressemble davantage. » Au cours des siècles, la pratique n’a cessé d’évoluer et ses méthodes de s’affiner dans le respect grandissant du cheval. L’équitation française y a particulièrement contribué par la voix de ses grands maîtres en quête de légèreté plutôt que du rapport de force avec l’animal. Vers 1870, les sports équestres ont sauvé les chevaux de leur abandon progressif par l’armée. Au XX ème siècle, l’élevage s’est structuré et une filière équine hautement pourvoyeuse d’emplois s’est organisée. Des trois disciplines olympiques initiales, l’offre s’est étendue à d’autres pour répondre à l’évolution d’une société en quête de liberté, de fun, de convivialité et de bien être. Quelle qu’en soit la forme, l’équitation garde en elle des vertus capitales telles que l’effort physique et mental, la rigueur, l’éducation, l’humilité, la remise en question permanente et bien d’autres encore. Quand elle devient thérapie, elle peut faire des miracles au profit des personnes handicapées, des malades, ou des condamnés cherchant à se réintégrer dans la société.

L’équitation est un sport atypique et même unique car il repose sur la relation entre deux être vivants, deux espèces, qui doivent se comprendre pour fonctionner ensemble sans que l’une d’elle ne l’ait choisi et n’ait la parole pour exprimer son ressenti. Les attaques qu’il subit naissent de cette relation à priori déséquilibrée quand certains pensent à tort qu’elle est celle d’exploiteur à exploité, voir de maître à esclave.

A nous de démontrer l’inexactitude d’une telle vision. L’équitation n’est pas une torture pour le cheval à condition d’être correctement pratiquée. Le plaisir du cavalier peut même être partagé par sa monture même s’il n’est pas toujours facile d’en fournir la preuve. Expliquons peut-être mieux ce que nous faisons, soyons irréprochables dans nos pratiques, condamnons les dérives et abus car l’adaptabilité du cheval n’est pas prétexte à tout, replaçons le en permanence au centre de nos attentions en le considérant comme ce qu’il est vraiment. Pour l’avenir, c’est une façon de lui garantir une condition juste et acceptable à nos côtés dans la suite logique de nos histoires respectives. Toujours plus dématérialisée, urbanisée et pressée, la société future souffrirait sûrement de sa marginalisation ou pire de sa disparition car son incarnation de la nature et du calme finirait par nous manquer. Nous devrons toujours au cheval une grande partie de notre évolution et pour cela veiller à lui conserver une place de choix. C’est une question de devoir et d’honnêteté envers elle, la plus noble de nos conquêtes...

Longue vie au cheval et à l’équitation !

Retrouvez ICI l'interview de Nicolas Marty, membre de l’association antispéciste « Agir contre la torture des animaux »