Démocratisation du complet : les cavaliers tirent la sonnette d’alarme
jeudi 10 septembre 2020

Ambiance lors du CCIO4* du Haras du Pin
Ambiance lors du CCIO4* du Haras du Pin © Eric Knoll

L’inquiétude grandit dans la grande famille du concours complet. Suite à la baisse conséquente des dotations en compétitions internationales, les complétistes tricolores tirent la sonnette d’alarme dans une lettre ouverte à destination de la FEI, mais aussi des autres fédérations. Pour eux, il faut repenser le concours complet pour assurer sa survie. Le point avec Karim Laghouag, Christopher Six et Alexis Goury.

Voici le SOS de cavaliers en détresse. Le 31 août dernier, les cavaliers français de concours complet des groupes 1 et 2 ont publié une lettre ouverte dans laquelle ils expriment leur inquiétude face à la baisse constante des dotations lors des compétitions internationales. Il faut dire qu’ils ont de quoi s’alarmer lorsqu’aller en concours revient pour eux à travailler à perte. « Aujourd’hui, on sait quand on démarre le camion qu’on ne remboursera pas notre concours, même en ayant des résultats », souligne Christopher Six, qui même en classant trois de ses quatre chevaux engagés au Pin en août dernier n’est pas parvenu à rembourser ses engagements. Alors certes, les aides allouées par la FFE « nous aident à survivre », fait remarquer Alexis Goury. Mais est-ce vraiment aux fédérations nationales de récompenser leurs athlètes lorsqu’ils performent pendant les échéances internationales ?

Sportifs professionnels… à mi-temps seulement

Contrairement à certains de nos voisins européens, il est impossible de vivre uniquement des pensions travail versées par les propriétaires des chevaux de haut niveau ou du sponsoring. « En Angleterre par exemple, explique Christopher Six, le tarif d’une pension se rapproche plus de ce qui se fait dans les courses chez nous (qui varie en fonction de l'entraîneur et du lieu d'entraînement, mais la moyenne nationale du coût de pension mensuel en France est de 1.641 € - source France Galop, ndla) et qui représente presque le double des pensions de chevaux de complet. » Pour construire un modèle économique fiable, ces sportifs professionnels n’ont d’autre choix que de diversifier leurs activités. Ils offrent des prestations de coaching, gèrent une écurie de propriétaires ou font du commerce de chevaux. Mais a-t-on déjà vu Kylian Mbappé, Roger Federer ou même Martin Fourcade entraîner en parallèle de leur carrière sportive un club amateur ? « M’appuyer principalement sur le coaching pour vivre, ce n’est pas un choix, mais une obligation, déplore Christopher Six. Pendant que je fais monter des gens, je ne m’entraine pas. On a un système « d’amateur confirmé» dans le complet, comme certaines personnes extérieures à notre milieu me l’ont déjà fait remarquer. » Sur le long terme, ces contraintes pourraient peser lourd dans la balance de la chasse aux médailles. « Tout le monde est fier de constater qu’il y a des médailles, mais si on veut en produire, il faut permettre aux cavaliers de se concentrer sur leurs performances », estime Karim Laghouag. Car au-delà de la récompense, les médailles sont une vitrine pour la discipline et tous ses sportifs.
Le second facteur essentiel à l’acquisition de médailles est évidemment les chevaux. La France - terre d’élevage - regorge de bons chevaux et de cavaliers compétents pour les former et faire d’eux les étoiles de demain. Mais entre l’achat, l’entretien, les engagements en concours et tutti quanti, c’est tout l’entourage qui tire la langue. « Comment mes propriétaires et moi-même pouvons-nous financer les saisons de concours si on ne gagne pas d’argent ? », fait remarquer Karim. Car même avec toute la bonne volonté du monde, la vente du cheval porteur de tous les espoirs est souvent inévitable, et celui-ci part la plupart du temps à l’étranger. 

Adapter la discipline

Face à ce besoin de changement, que des cavaliers étrangers comme Christopher Burton, Tim et Jonelle Price ou encore Michael Jung approuvent, les idées émergent chez les complétistes tricolores. À l’instar du saut d’obstacles, ils souhaiteraient que les dotations sur les concours internationaux soient soumises à des minimas à partir des niveaux 2* et non uniquement pour les 5*, ce qui est le cas actuellement. « On veut juste que le fait de pratiquer notre sport ne nous coûte pas d’argent. On demande un retour pour pouvoir rembourser les frais, et l’obtention d’un bonus si on est sur le podium par exemple. » Mais attention, hors de question pour les cavaliers de ruiner les organisateurs, qui peinent déjà à « gagner trois sous » selon les propres mots de Karim Laghouag.
Il faut repenser tout le système du concours complet international, « sans dénaturer l’esprit de la discipline, je pense qu’il faut s’inspirer de ce qui marche, souligne Christopher Six, qui illustre son propos par le modèle du saut d’obstacles. C’est plus difficile en complet d’attirer les gens qui ont beaucoup de moyens (pour sponsoriser des épreuves ou acheter des chevaux, ndlr). Quand ils sont propriétaires en CSO, ils vont voir leurs chevaux en bord de piste, avec leurs amis et leur famille, une coupe de champagne à la main. En CCE, c’est plus bottes en caoutchouc et bières au bar. » Certes, cette ambiance bon enfant a toujours fait l’âme du concours complet. Se perdrait-elle si les organisateurs ajoutaient une tente VIP en bordure de détente de cross ou sur un côté de la carrière d’obstacle ? Probablement pas, selon les complétistes. « Soyons les précurseurs d’un modèle bienveillant et pérenne », supplie Karim. Il met en avant le modèle britannique, où il y a « toute une manifestation autour de l’évènement. Il ne rassemble pas que les passionnés de concours complet mais aussi les gens qui viennent parce qu’il y a une belle fête, qu’ils peuvent participer à des activités avec leur chien, leurs enfants, leurs amis. » Bien que le modèle ne soit pas transposable à 100%, il pourrait aider à modéliser les grandes lignes d’une charte du concours complet international.

« Revaloriser les Coupes des nations, plus parlantes pour le public »

L’Event Rider Master a bien tenté d’apporter un nouveau souffle à la discipline. « C’était une excellente initiative, avec un circuit international qui nous permettait de gagner de l’argent, affirme Christopher Six. Mais la recherche de nouveaux partenaires n’a pas eu les résultats attendus, et les cavaliers ont beaucoup moins suivi le circuit dès la deuxième année. » Les avis divergent concernant un certain désintérêt des cavaliers. Christopher Six pointe un accès difficile aux épreuves car basé sur le classement mondial. De son côté, Karim Laghouag évoque des coûts trop importants, aussi bien sur les engagements que le transport - qui implique la plupart du temps de prendre le ferry pour se rendre en Angleterre où se déroulent la majorité des étapes du circuit. Une divergence des points de vue qui montre la complexité du système en cours et le besoin de trouver un nouveau modèle. 
Enfin, l’autre problème des sports équestres, c’est la complexité pour le grand public de s’identifier à un cavalier, un cheval ou un pays. « Regardez en Formule 1, il y a 20 pilotes dans l’année donc c’est facile de connaître les 20 quand on a regardé une ou deux courses, explique Alexis Goury. Mais dans les sports équestres, il y a un nombre énorme de cavaliers. C’est impossible pour les néophytes de s’y retrouver. Sans compter qu’on n’est pas là sur toutes les épreuves parce qu’on fait aussi en fonction des chevaux. » Sa solution ? Une revalorisation du circuit Coupe des nations, qui créé plus d’engouement qu’une épreuve individuelle. « Les drapeaux sont représentés et peu importe les cavaliers qui sont dedans, c’est le pays que le public soutient. C’est beaucoup plus parlant, même pour les néophytes. Pour moi, beaucoup plus de monde s’intéresserait à notre sport de cette manière. » 

Se faire entendre de la FEI

L’objectif de la publication de cette lettre ouverte est également de faire remonter ce problème et les potentielles solutions à la FEI. Karim Laghouag affirme que « Bruce Haskell, le responsable de l’association des cavaliers internationaux de haut niveau était à notre réunion du Pin et a normalement fait remonter les informations à la FEI ». Elle n’a pour l’heure fait aucune déclaration, mais les cavaliers ne sont pas surpris étant donné que « la lettre ouverte est récente », selon les propos de Christopher Six. Et Karim Laghouag d’ajouter : « Une autre réunion a eu lieu à Arville et l’élan collectif est en train de naître ». Tous espèrent pouvoir un jour se mettre autour d’une table avec des représentants de l’institution pour trouver ensemble des solutions et tester de nouveaux modèles « dès l’année prochaine ». Joint par mail en début de semaine, le service communication de la FEI a assuré nous rediriger prochainement vers un interlocuteur en mesure de répondre à nos questions.