Totilas, itinéraire d'un roi déchu
mardi 15 décembre 2020

Edward Gal et Totilas
Totilas, le sublime étalon noir indissociable d'Edward Gal, aura ébloui bien au delà des lices de dressage © Scoopdyga

C'est à la surprise générale que l'on a appris ce mardi après-midi la mort de Totilas. L'étalon n'aurait pas survécu à une crise de coliques et s'est éteint ce lundi 14 décembre.

Révélé par le site eurodressage, l’annonce a fait l’effet d’une bombe dans le monde des sports équestres. L’emblématique étalon KWPN Totilas (Gribaldi x Glendale) aurait succombé à des coliques à seulement 20 ans. « C’est arrivé hier soir, mais nous avons pris le temps aujourd’hui de digérer la nouvelle, a déclaré son dernier cavalier, Matthias Rath, à Eurodressage mardi 15 décembre. L’opération s’était bien passée, il se tenait même debout, puis il a fait une rechute. » Il laisse derrière lui un héritage sportif et génétique sans précédent. 

Edward Gal, le bon match

Considéré par beaucoup comme le meilleur étalon de dressage de ces vingt dernières années, Totilas a connu une ascension éclair et un succès fulgurant avec Edward Gal à la fin des années 2000, défrayant la chronique en 2009 en débutant le Grand Tour à l’âge de 9 ans seulement. 

Pourtant rien n’était gagné d’avance lorsque leur collaboration a débuté en 2006, alors que Totilas n’avait que 6 ans. L’année précédente, il avait terminé quatrième du championnat du monde des jeunes chevaux sous la selle de Jiska van den Akker, avant d’être acheté par Cees Visser, un millionnaire néerlandais. « Il m’effrayait un peu car il avait beaucoup d’énergie et de puissance. Quand il commençait à ruer et à sauter en l’air, j’étais désarçonné. Au bout d’un mois, il s’est senti mieux et il a commencé à apprendre très vite. Il n’a pas éprouvé de problème particulier. Par exemple, il comprenait les changements de pied mais ça l’inquitétait, ça le rendait nerveux. Alors il a fallu qu’il apprenne à se calmer (...). On ne savait pas qu’il deviendrait si bon », confiait Edward Gal. 

À bien y réfléchir, même « si bon » semble être un qualificatif en-deçà de l’impression qu’a laissée Totilas. Sur les 55 épreuves internationales qu’il a courues tout au long de sa carrière, il en a gagnées 45, soit un ratio de 82% de victoires. Rares sont ceux qui peuvent prétendre avoir égalé, voire approché, une telle performance. Aux championnats d’Europe de Windsor, en août 2009 et alors qu’il n’a fait ses débuts à l’international que deux mois plus tôt, il bat le record du monde sur la reprise libre en musique et devient le premier cheval à passer la barre des 90% (90.750), mettant en transe un public définitivement acquis à sa cause. En décembre de la même année, à l’occasion de la Coupe du monde de Londres cette fois, il bat son propre record et le porte à 92.300, avec cette même musique qui lui collait à la peau et sublimait le moindre de ses gestes. Aujourd’hui encore, beaucoup la reconnaissent dès les premières notes.

Avec Edward Gal, Totilas a tout gagné, ou presque : double champion d’Europe en 2009, vainqueur de la finale Coupe du monde de ‘s-Hertogenbosch en 2010, triple champion du monde lors des JEM de Lexington en 2010. Il ne lui manque qu’un seul titre, et pas des moindres puisqu’il s’agit probablement du plus prestigieux, celui de champion olympique. 

Un second mariage rat(h)é

À un peu moins de deux ans de l’échéance olympique de Londres, Totilas semblait tout bonnement invincible. C’était sans compter sur les offres faramineuses dont il a fait l’objet et qui ont fait pression sur Cees Visser. L’étalon est finalement vendu au puissant Paul Shockemöhle et débarque dans les écuries de Matthias Rath, laissant un Edward Gal sur le carreau et sous le choc. La transaction record de 11,2 millions d’euros fait grand bruit mais c’est davantage la jeunesse et l’inexpérience du nouveau cavalier de Totilas qui inquiète le public quant à l’avenir de l’étalon noir... à raison. Ce changement de selle marque aussi le début du déclin de Totilas. Un déclin aussi fulgurant que l’ascension qui l’avait porté au sommet du dressage mondial. Après les championnats d’Europe de Rotterdam d’où le couple sort avec une décevante cinquième place, il enchaîne les blessures jusqu’à la débacle des Européens d’Aix-la-Chapelle en 2015. L’étalon est présenté boiteux sur le Grand Prix et n’ira pas au terme de la compétition, il est envoyé en clinique passer des examens qui révèlent une inflammation du postérieur gauche. Deux jours plus tard, il est officiellement mis à la retraite. C’est la fin d’un mythe. Un peu plus tard, Isabelle Werth résumera parfaitement la situation : « Ce cheval de dressage, qui bougeait comme aucun autre, est devenu la preuve vivante d’un énorme gâchis : à vouloir voler trop près du soleil, on finit par se brûler les ailes. » 

Excellent sportif… et très bon père ?

Une fois Totilas écarté du sport, et puisqu’il faut bien rentabiliser son achat, l’étalon se consacre pleinement à la monte. Son papier est plutôt classique, il descend de Gribaldi, un autre étalon monté par Edward Gal en compétition. « On reconnaît les fils de Gribaldi, il marque beaucoup. Ils sont tous très doués pour le rassembler, le piaffer, le passage. Totilas en particulier, ressemble beaucoup à son père, même physique, même geste », commentait Edward, qui conseillait au passage de le croiser avec des juments dans le sang, ce qu’ont fait J.K. Schiul et A. Visser en le mariant à Lominka. Il est d’ailleurs intéressant de noter que dans le papier de cette KWPN, on retrouve Nimmerdor et Akteur, deux étalons ayant tous deux tournés en saut d’obstacles sur 160. 

Totilas a été approuvé KWPN sur performance en 2009, à l’apogée de sa carrière sportive. La demande était alors tellement conséquente que les juments étaient sélectionnées sur dossier. En France, le haras de Hus a été l’un des premiers à obtenir des paillettes pour les deux clones de la crack Poetin. Ses premiers poulains sont finalement nés en 2011 et leur succès n’est pas immédiat. Beaucoup jugent la production de Totilas trop ordinaire dans sa locomotion et pas assez chic. Il faut aussi dire que la dose était à 8000 euros chez Paul Shockemöhle (un nouveau record pour un tarif qui a dû en rebuter plus d’un !). C’est sous la selle que les produits de Totilas se sont véritablement révélés puisqu’il s’est avéré qu’il transmettait une excellente aptitude pour le rassembler et de la bonne volonté au travail. Les premières générations arrivent aujourd’hui à maturité. Il compte aujourd’hui plusieurs chevaux intéressants en compétition dont MSJ Top Secret (Charlotte Dujardin), le bon Gotilas du Feuillard (Corentin Pottier), Straight Horse Don Tamino (Philine von Bremen) en plus d’une pléthore de fils étalons dont Tolegro, Total Hope, Governor, Top Gearn… Plusieurs d’entre eux comme Total U.S. et Toto Jr. sont d’ailleurs sous la selle d’Edward Gal. Toto Jr. faisait sensation cet été en étant sacré champion des Pays-Bas sur la même RLM que Totilas (lire ici), comme un hommage à son illustre père... 

En souvenir de Totilas, revivez cette fameuse reprise libre en musique qui lui a valu l'excellente note de 92.300%.