108e Open de Polo d’Argentine
jeudi 24 janvier 2002

polo-palermo
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Le 108e Open d’Argentine à Palermo, au centre de Buenos Aires, devrait rester dans les mémoires. Pour de nombreuses raisons, on sait maintenant que joueurs et spectateurs garderont en souvenir cette incroyable édition ...

remportée par Indios Chapaleufu et ses quatre mousquetaires : Bautista (10), Horacio Jr (8) et Marcos Heguy (10) épaulés par Mariano Aguere (10).

L’émotion fût énorme et le chemin bien long pour accéder à ce qui se fait de mieux au polo, l’équivalent de notre Coupe du Monde de football, le trophée de l’Open d’Argentine. Dans le climat socio-économique dramatique que l’on sait, auquel se sont associées des conditions météorologiques épouvantables qui dévastèrent une partie du pays, la finale du tournoi, différée de deux semaines sur le programme prévu, a quand même lieu le samedi 15 décembre.

Les équipes de La Dolfina et d’Indios Chapaleufu s’ouvrent un chemin vers la finale en écartant Ellerstina, Sol de Agosto, El Paraiso et Indios Chapaleufu II. Pour l’équipe d’Indios Chapaleufu, le challenge est énorme. Non seulement sur le plan sportif mais également au niveau affectif. Il s’agit d’honorer Gonzalo, frère de Bautista, de Horacio et de Marcos, 10 de handicap, décédé dans un tragique accident de voiture l’an passé. Depuis sa création, Indios est titulaire de cinq Open de Palermo. Mais le trophée leur échappe depuis 1995, c’est une motivation supplémentaire pour les quatre joueurs d’inscrire une sixième fois ce fameux nom sur le socle. En face, l’équipe de La Dolfina, a davantage le profil des quatre mercenaires que celui des quatre filles du Docteur March… Composée du meilleur joueur du monde Adolfo Cambiaso (10), de Sebastian Merlos (9), Pite Merlos (9) et de Benjamin Castagnola (9), la Dolfina veut effacer d’un coup de maillet l’échec de sa finale de l’an passé.

Le stade est comble, acquis en grande partie à la cause Indios, comme en témoignent ces nombreuses banderoles accrochées aux balcons des immeubles surplombant la cancha (le terrain).La Dolfina prend le jeu à son compte durant quasiment toute la partie, qui dure en Argentine huit périodes… La pression est mise d’entrée, puisque La Dolfina mène 2-0 à l’entame de la seconde période. Ils sont solides derrière et « saignants » devant, gardant en mémoire que l’adversaire n’est pas né de la dernière pluie. Un goal spectaculaire de Marcos apporte, en effet, la preuve de la réaction fulgurante d’Indios, qui réduit le score. Pite Merlos se fait à son tour remarquer pour redonner le break à La Dolfina mais Bautista, finaliste malheureux de la dernière Coupe d’Or à Deauville, se met au travail et inscrit les deux goals qui remettent à niveau son équipe. A trois partout, à la fin de la seconde période, les génies vont sortir de leur boite, la grâce va descendre sur le central de Palermo et les spectateurs vont suivre incrédules ce qui, de mémoire de fan vivant, sera probablement la plus belle finale. Car on a bien là les Dieux du polo ; toutes les comparaisons sont permises : Zidane, Mozart... Bref des extra-terrestres qui prouvent encore une fois que le polo joué à ce niveau est probablement le plus beau sport du monde.

Du haut de ses 26 ans et de son statut de meilleur joueur du monde, Cambiaso relance la machine, merveilleusement épaulé par un Pite Merlos des grands jours. Ce dernier se verra d’ailleurs monté à 10 de handicap à la fin du tournoi. Les deux équipes sont au coude à coude dans la 3e (5-5) mais La Dolfina prend le large dans les trois périodes suivantes (6-8, 7-10, 10-12). Néanmoins, ce ne sont que des êtres humains, qui peuvent vaciller, hésiter et subir la pression. Une pression qui, en plus de venir d’en face, vient aussi du fan club d’Indios largement représenté dans les tribunes et qui, par ses incroyables sifflets envers le n°1, réussira à le faire trembler, surtout dans les moments de grande concentration que sont les pénalités. Ainsi Cambiaso en ratera-t-il 4…Jusqu’à la 7e période, les deux équipes se rendront coup pour coup, avec des envolées extraordinaires et un suspens incroyable. La Dolfina domine tout de même dans le jeu et dans le score puisque les huit champions se séparent sur le score de 13-14 en faveur de Cambiaso et de ses pistoleros en fin de 7e période. Indios a réussi à combler le retard, qui était de 3 goals lors de la 5e chukka, mais reste légèrement en retrait.

A l’entrée de la dernière période, La Dolfina remet un coup d’accélérateur pour inscrire deux buts. Mais la messe est loin d’être dite sur le gazon de La Mecque du Polo. Car le terrain n° 1 de Palermo est au Polo ce qu’est, au tennis, le central de Roland Garros. Les Indios déchaînés recollent au score. Le maître Cambiaso semble enfin donner une conclusion à cette partie en rentrant la balle entre les poteaux pour redonner l’avantage à son équipe, (16-15).Les 20 000 spectateurs s’époumonent pour leurs favoris lorsque les arbitres sifflent une faute contestée sur Merlos dans les dernières secondes. Un 30 yards que Bautista Heguy se fait un plaisir de transformer, permettant aux siens d’arracher l’égalisation et de jouer une période en or. En or puisque comme en football, le premier qui marque remporte le match. Et véritablement en or puisque cette grande famille du polo que sont les Heguy gagnera la partie…

Car pendant la pause, le camp Indios est en ébullition. Bautista, songeur, cherche. Il cherche ce qui sera à même de déstabiliser La Dolfina ; et en arrivant sur le terrain, pour la période déterminante, on sait qu’il a trouvé ! Mais quoi ?Alors que jusque là c’est Horacio qui s’occupait des sorties de but, Bautista le remplace dans cette mission. Et la tactique fait son effet. Deux joueurs de La Dolfina s’approchent de lui, pensant qu’il va se « la jouer » solo, et essayer de traverser tout le terrain avec cette sacrée balle ! Hélas pour les joueurs de Cambiaso, il n’en est rien. Tout va aller très vite, « de première » comme on dit au polo, sans contrôle ou presque. Partant de son camp, Bautista dégage très vite vers les planches pour Marcos. Ce dernier suit la consigne, tape la balle en revers de première vers le centre où Marianno Aguerre se précipite. Il la contrôle très rapidement, la laisse à Horacito qui frappe devant. Là se trouve Marcos et Marianno. Ce dernier refuse de la lui laisser, prend sa chance entre ses mains et frappe. La balle fuse et rentre. « Après, je n’ai pas eu de réaction, j’ai réalisé quand Marcos m’a dit : Bien petit, bien ! On s’est embrassé avec Marcos, je suis descendu de cheval, genoux à terre et j’ai pleuré ! » expliquera après coup Marianno Aguerre. Bautista lui aussi se livre : « J’ai joué la meilleure partie de ma vie », avec 36 goals inscrits dans ce tournoi, on le croit volontiers.

Dans une joie inexprimable, mêlée de tristesse pour le frère défunt et de bonheur pour cet exploit, spectateurs et joueurs d’Indios communient d’une façon invraisemblable. Seuls dans un coin du terrain les hommes de La Dolfina restent incrédules…La Dolfina, qui a fait une saison extraordinaire en remportant le fameux Open d’Hurligham, rate le coche pour la deuxième année consécutive. Le Roi Cambiaso est abattu : il perd sa finale ainsi que Colibri, son extraordinaire poney qui part à la retraite à l’âge de 19 ans. Cambiaso peut essayer de se consoler avec ses 5740 points de l’International Polo League qui lui assure le rang de n°1 mondial, loin devant… ses quatre « bourreaux » du jour…