Alessia Arrigo Zazadze : de Stanford à la Chesnaye
mercredi 12 mai 2021

Alessia Arrigo Zazadze
Installée au Haras de la Chesnay, Alessia Arrigo Zazadze défend les couleurs de la Turquie. © Xavier Boudon

A bientôt 21 ans, Alessia Arrigo Zazadze défend les couleurs turques, patrie de sa maman. Installée au Haras de la Chesnaye, près de Deauville, la cavalière jongle entre cours en ligne et concours avec dextérité, tout en espérant un jour imiter ses aînés. Rencontre avec une jeune femme passionnée, brillante et déterminée.

Très active sur les réseaux sociaux, Alessia n’est pas pour autant obsédée par son image. Loin des clichés, elle vit et partage sa passion pour les chevaux, tout autant que son attachement à sa famille. Née à Paris d’un papa italien et d’une maman turque, dont elle a choisi la nationalité, elle incarne cette nouvelle génération ouverte sur le monde, professionnelle dans son approche, consciente de la chance inouïe qu’elle a de vivre sa passion au quotidien. Elle défend pour la première fois les couleurs de son pays lors des Championnats d’Europe Poney en 2016 (Aarhus/DEN) et ce, malgré son manque d’expérience. D’abord installée aux écuries Bost, elle opte ensuite pour le coaching de Claude Castex, alors basé dans la Manche et aujourd’hui au Pôle international du Cheval de Deauville. Elle acquiert NCS Chicos Junior, Old (Chico’s Boy, Old) avec qui elle suit le circuit CSIO junior avant de finir aux Championnats d’Europe Juniors 2017 de Samorin (SVK). « C’était une super expérience pour une première à ce niveau » avoue-t-elle. Elle poursuit alors en CSI1*/2* et dispute son premier Grand Prix 2* à Saint-Lô en novembre 2017.

Sous le soleil

Elevée en France, Alessia a passé un bac international avant de s’envoler pour l’étranger en septembre 2018. Direction : les Etats-Unis. « Cela me permettait de choisir le cursus qui m’intéressait le plus une fois arrivée sur place », explique-t-elle. La côte ouest a sa préférence, pour le climat certes, mais aussi pour le campus de la célèbre université de Stanford, connue pour avoir formé notamment Elon Musk. Petit bonus : le campus abrite une écurie. Pourtant, au départ, ses parents ne sont pas pour qu’elle poursuive l’équitation. « J’ai fini par les convaincre et en janvier, NCS Chicos Junior m’a rejoint », raconte-t-elle. En cinq minutes, Alessia passe de ses salles de cours au box de son protégé. Elle reprend les entraînements et participe à la tournée hivernale de Thermal située à 7h30 de route, à laquelle elle se rend en avion tous les week-ends. « Cela m’a permis de découvrir le monde du cheval aux Etats-Unis, très différent. Les chevaux partent en concours le lundi même si les épreuves ne débutent que le vendredi. Là-bas, le coach monte les chevaux de tous les clients pendant la semaine. Je n’avais pas trop l’habitude en France. » Malgré ça, la jeune femme préfère le circuit européen, « où il y a plus de diversité dans les épreuves, on se déplace facilement d’un pays à un autre. Là-bas, on reste dix semaines au même endroit, le concours est toujours identique ». C’est pourtant sur le sable californien qu’Alessia remporte son tout premier Grand Prix.

La vie d’athlète

Déterminée à passer un cap, elle vise alors les jeunes cavaliers. L’avantage de Stanford est de pouvoir organiser les cours comme l’étudiant le souhaite. Alessia choisit donc de cumuler le maximum d’heures sur ses deux premières années et sur sa quatrième. Elle obtient ainsi la possibilité de prendre un trimestre de ‘vacances’.  Elle fait ses valises, reprend contact avec Claude Castex qui lui conseille de s’installer au Haras de la Chesnaye, géré par l’ancien international Suisse Grégoire Oberson. Malheureusement, une semaine avant le départ, la pandémie annihile tous ses espoirs de Championnats d’Europe. « J’ai finalement eu beaucoup de chance », admet-elle, « car j’ai vécu le confinement à la Chesnaye où je logeais dans un studio avec mon cheval en face de ma fenêtre ». Au déconfinement, elle reprend la route des concours en France, notamment Le Mans et Deauville. « Je voulais profiter de mon séjour en Europe pour participer à une tournée », explique-t-elle. Elle achète alors Dawson, SF (Diamant de Semilly, SF), un 7 ans stationné à la Chesnaye, avec qui elle forma progressivement un couple durant l’été 2020. En parallèle, Alessia entre à la Cavalleria Toscana Academy, un programme d’accompagnement des jeunes talents. Préparateur mental, coach sportif, ostéopathe, nutritionniste, elle découvre le fonctionnement d’un véritable athlète de haut niveau. « Rejoindre ce groupe m’a permis de me rapprocher de mes racines italiennes. » Elle participa à plusieurs nationaux avant de prendre la route pour Valencia (ESP)...avant l’arrivée de la rhinopneumonie.

La journée des 2x8

Après cinq semaines de quarantaine à son retour en Italie, elle revient en France, toujours à la Chesnaye. Grâce à son statut d’athlète de haut niveau, elle peut poursuivre sa saison sur les nationaux comme Deauville ou Canteleu avant de reprendre les internationaux à Bourg-en-Bresse puis le CSIOY de Cabourg début juin. « J’envisage de mettre Dawson dans la Coupe des nations et NCS Chicos Junior dans le Grand Prix », dit-elle. « J’aimerais qualifier les deux pour les Europe et pouvoir choisir selon leur forme. » En attendant, Alessia poursuit sa scolarité en ligne, avec 9h de décalage horaire. « Cela me laisse toute la journée libre, mais j’étudie beaucoup le soir », dit-elle. Après un été consacré à l’équitation, elle suivra un stage au sein du prestigieux cabinet de conseil international Boston Consulting Group. « Même si j’envisage une carrière professionnelle dans le monde de l’entreprise, les chevaux et le saut d’obstacles sont vraiment ma passion », avoue-t-elle. 

L’avenir de l’équitation turque

Alessia ambitionne de défendre les couleurs turques au plus haut niveau. « J’ai choisi le pays de ma mère car je connaissais bien le monde équestre turc où je passais mes étés. J’ai eu la chance de rencontrer des cavaliers, de passer du temps dans les clubs. Alors que je ne connais l’Italie que sous l’angle des vacances », raconte-t-elle. Bien que souvent partie à l’autre bout de la planète, elle parvient à maintenir le lien avec ses compatriotes. « Vivre une épreuve par équipe reste une sensation incroyable », témoigne-t-elle. Si la plupart des jeunes sont installés en Turquie, certains des meilleurs seniors ont pris pied en Europe de l’ouest comme Derin Demirsoy, Omer Karaevli et Efe Siyahi regroupés au sein de l’écurie Carpe Diem située aux Pays-Bas. « C’est plus compliqué pour les jeunes, d’une part parce que beaucoup partent étudier, d’autre part parce qu’ils doivent emmener leurs chevaux en Europe. C’est très dur de se retrouver aux championnats face à des cavaliers de votre âge qui passent leur temps à cheval à titre professionnel. Et finalement, quand je vois qu’à Samorin, j’ai réussi à sortir 0+4 pts alors que je ne montais qu’un cheval, je me dis que c’est possible. » La fédération turque l’a toujours beaucoup soutenue et encouragée, dès ses années à poney où elle fut la première – et la seule à ce jour – à participer aux Championnats d’Europe. « Il y a de très bonnes installations en Turquie, ainsi que d’excellentes compétitions qui permettent aux cavaliers d’être à niveau », explique-t-elle. Elle suit de près la carrière de ses aînés, des modèles pour elle et tous les jeunes turcs. « Le haut niveau reste un rêve et un objectif, même si j’appréhende les années senior. » Son parcours universitaire lui apporte une vision différente, à la fois de la vie et de son sport, grâce au partage avec les autres étudiants. « Nos différences culturelles, nos centres d’intérêts très variés, nos réussites sans oublier le niveau des professeurs, tout cela m’apporte une approche unique ». Avec cinq langues à son actif, celle qui étudie l’intelligence artificielle et les neurosciences véhicule une image singulière de l’équitation d’aujourd’hui. A la fois simple, humble, ouverte d’esprit, brillante et ambitieuse. La Turquie équestre de demain ?