Stéphane Rage, un départ trop discret
jeudi 24 septembre 2020

Stéphane Rage et Vigo Massuere
Parmi les histoires marquantes de sa carrière, Stéphane Rage cite le titre de champion des 4 ans glané avec Vigo Massuère, un cheval monté au pied levé pour la finale ! © Coll.

A 51 ans, une page se tourne pour Stéphane Rage. Cavalier professionnel hyper sympathique, à la silhouette emblématique sur le circuit jeunes chevaux, il a écumé les terrains de concours pendant plus de 30 ans pour le plus compte des plus belles écuries françaises. Grand formateur de jeunes chevaux, il a assuré l'apprentissage de nombre de très bons chevaux à l'image d'Arpège du Ru, ISO 161 (GP 1m60 avec Abdel Saïd) ou de L'Elue du Rozel, la mère des excellents Rokfeller de Pleville et Danemark. La crise COVID aura néanmoins eu raison de son dernier poste de cavalier préparateur. Jamais en manque de ressources, le cavalier a vite su rebondir et occupe désormais un poste de commercial en nutrition équine. Avec sa bonne humeur et son franc-parler caractéristiques, il revient sur les grandes étapes de sa carrière, après un départ qu'on ne peut qu'estimer trop confidentiel.

L'Eperon : Comment vous est venue la passion du cheval et quelle a été votre formation de cavalier ?

Stéphane Rage : J’ai débuté en accompagnant un ami qui montait à cheval et je n’ai jamais décroché ensuite ! Après la seconde, j'ai décidé d'en faire mon métier. J’ai débuté le métier en Sologne chez Jacques Grandchamp des Raux ce qui n'a fait que confirmer ma passion pour les chevaux. Puis je me suis formé chez Michel Henault (cavalier pré-sélectionné olympique en 1980) en Eure-et-Loir pendant 10 ans.

Quel a été votre parcours, les différentes maisons que vous avez faites à la suite ?

Après le Centre, j'ai rejoint la Bretagne et le haras de la Gesmeray (propriété de la famille Pollet, et géré par Marie-Christine Rousseau) pendant 4 ans. J'ai ensuite passé 13 ans chez Olivier Jouanneteau au haras de Villers et ces six dernières années aux écuries du Croizé (où sont stationnés les chevaux d'élevage de Jan Tops) près de Rennes. 

Quelles sont vos plus belles victoires, vos plus beaux souvenirs de cavalier ?

Je voudrais citer le Championnat des 4 ans gagné avec Vigo Massuère (Nervoso x Quite Easy) en 2013. C'est une belle histoire car le cheval avait été qualifié sur sa saison avec Christophe Meslin, le cavalier de l'époque de Jacques Grandchamp des Raux. Christophe s'est blessé juste avant la Grande Semaine, je l'ai donc monté au pied levé à Fontainebleau avec les conseils de Jacques et nous avons remporté l'écharpe de champion !

Le titre de Champion de France 2e catégorie en 1992 avec Piccolo V (Carabin AA x OI), ISO 153, reste bien sûr un grand souvenir et l'aboutissement de cinq années de travail en équipe avec Michel Hénault. Piccolo était l'archétype de l'anglo : très chaud et très respectueux. A cette même époque, la victoire dans la B1 de Deauville m'avait beaucoup marqué. Pour la petite histoire, j'étais tombé dans le bidet avec mon premier cheval et j'avais gagné avec le deuxième ! L'épreuve se déroulait devant cent convives invités par mon sponsor de l’époque, Ipricas (caisse de retraite de cadre dirigeant). C’est son directeur général Jean-Claude Dessain-Gelinet (désormais DG du groupe CRI) qui avait lui-même effectué la remise des prix, ce qui avait donné à cette victoire une saveur toute particulière.

Quels ont été les chevaux et les rencontres les plus marquants de votre carrière ? 

Ils sont nombreux. Côté montures, j'ai de superbes souvenirs avec le surpuissant Rex VH Goteringenveld (Pavarotti Van de Helle x Randel Z), ISO 159, que j'avais en co-propriété avec Loïc Gloaguen et qui avait été préparé par ses bons soins. Nous l'avons vendu à l’équipe des Emirats Arabes Unies et il a participé aux Jeux olympiques d’Athènes et à la Finale Coupe du Monde de Kuala Lumpur sous le nom de « Fall Khaeer ».

Ensuite, l'étalon Quansas des ivernons (Dollar dela Pierre x Iago C), ISO 154, fut un peu mon cheval de cœur. Très beau, il était souple, avec une très bonne tête et un galop hors norme : en un mot, un seigneur. Nous l'avons vendu au suisse Urs Fäh où il a concouru sur des GP CSI 3*. J'ai également eu la chance de monter de nombreux super chevaux comme Ma P'Tite Lulu (Quidam de Revel), un pur génie, fille de la championne Uélème, avec qui j'ai été 3e du Championnat des 5 ans et finaliste du Championnat du Monde des 6 ans à Lanaken.

Pour les Hommes, sans hésiter, Jacques Grandchamp des Raux avec qui nous travaillons depuis 30 ans. Il a toujours été protecteur envers moi et généreux. Il s’est investi à 200% dans l’espoir de nous emmener le plus loin possible. Créateur des ventes NASH, il est reconnu pour ses qualités de découvreur de chevaux et il m’a beaucoup appris sur les qualités sportives d’un cheval.

Je souhaite également remercier particulièrement Michel Henault, un véritable homme de cheval avec une rigueur exemplaire à pied comme à cheval. Excellent formateur de jeunes chevaux (disciple de maître Couillaud), il m’a tout appris d'un point de vue équitation. 

Enfin, Jean-Claude Dessain-Gelinet (cité plus haut) a une place particulière dans mon parcours. Homme d'affaire charismatique, il m'a sponsorisé pendant trois ans et aucune décision n'est prise sans que je le consulte ! Il a toujours été présent dans les bons comme dans les mauvais moments.

Vous êtes un cavalier avec beaucoup de feeling à cheval, quelle était votre philosophie par rapport à la compétition et au travail du jeune cheval ? 

Ma méthode a toujours été basée sur le relâchement dans le confort et non le contrôle par la contrainte physique. J’aime sentir mes chevaux gais et vivants sous ma selle. Mon but a toujours été de leur donner de la personnalité, qu’ils aient confiance en eux et qu’ils prennent du plaisir à rentrer sur la piste pour donner le meilleur d'eux-mêmes. 

Je n’ai jamais pensé compétition avec mes jeunes chevaux mais plutot formation, le but étant qu’ils soient vraiment compétitifs à 7 ans.

Quel regard portez-vous sur l'évolution de la filière depuis que vous avez débuté : a-t-elle beaucoup changé ?

Je pense que les quatre grands changements de ces vingt dernières années sont.... le bobcat (rires) pour le confort de tout le monde ; les guêtres postérieures devenues indispensables pour le commerce ou encore le changement de paradigme entre autrefois où nous travaillions pour vivre et désormais où l'on vit pour l'argent. Bien sûr le passage de la TVA dans la filière équine de 2,10 à 20% est le dernier bouleversement que je voudrais évoquer. Je ne connais pas d'autres métiers qui ont subi cette explosion. Or, cette marge était essentielle au fonctionnement de la filière.

Dans ce contexte, n'avez-vous jamais souhaité t'installer à ton compte ?

Je ne l'ai jamais envisagé par manque de moyens financiers. Il a toujours été difficile de créer une structure dans ce métier quand l’on est ni fils de professionnel, ni suffisamment fortuné.

De plus, vivre d’une écurie jeunes chevaux va devenir économiquement de plus en plus compliqué puisque les gros éleveurs ont désormais leur cavalier et ne mettent donc plus de chevaux en pension. En parallèle, le "petit" éleveur lambda n’a plus les moyens ou l’envie de payer des pensions sachant qu’il aura rarement un retour sur investissement. Enfin, les trois quart des chevaux partants au pré après Fontainebleau, le manque à gagner jusqu’au mois de novembre est important.

Auriez-vous un conseil à distiller à des jeunes cavaliers qui voudraient néanmoins tenter l'aventure ?

Je leur conseillerai de proposer des prix de pension à prix coûtant et de négocier une partie du cheval afin de satisfaire tout le monde et de favoriser le commerce qui me paraît la seule source de revenu capable de rentabiliser une structure (avec le coaching). 

Suite à votre licenciement économique, la décision d'arrêter la compétition s'est-elle faite rapidement ? Vous étiez-vous préparé à cette fin ?

Oui, elle s'est imposée très rapidement puisque j’avais deux solutions : soit je continuais à monter, mais je devais déménager pour trouver une bonne place, ce qui signifiait m'éloigner de mon fils de 2 ans et de ma femme qui me suit et me soutient depuis 15 ans. Soit j’arrêtais et je construisais une vie de famille stable en Bretagne. J'ai donc fait le choix de la reconversion.

Quel sentiment prédomine suite à cette décision ?

En premier lieu, le sentiment d’avoir vécu des années formidables ! Mais les hommes de chevaux se faisant de plus en plus rares pour laisser la place à des businessman amateurs, je dois avouer que je ne retrouve plus les valeurs de notre métier. Il est donc assez facile pour moi d’arrêter.

Vous aviez réfléchi à un projet innovant d'aide aux cavaliers, "Saut de puce". Est-il toujours d'actualité, pouvez-vous nous en parler ?

Le site « Saut de puce » est en ligne et démarre très bien. L’idée nous est venue, à Elodie Klimpf, directeur d’Agilekia (société de conseil et coaching digital) et moi-même, après que mes anciens stagiaires m’envoient régulièrement des vidéos afin d’avoir un débriefing. Nous nous sommes dit qu’il serait intéressant de développer un concept permettant de mettre à profit mon expérience au service d’un plus grand nombre de personnes. Saut de puce s'adresse ainsi aux cavaliers souhaitant recevoir une analyse d'un parcours en compétition ou d'une séance de travail, ou encore à des clients qui voudraient une expertise sur l'essai d'un cheval dans le cadre d'un projet d'acquisition. L'idée n'est pas de remplacer le coach du quotidien, mais d'apporter un deuxième avis, un point de vue extérieur. 

Comment se dessine votre avenir, gardez-vous des liens avec le cheval, continuerez-vous de monter à cheval en compétition ?

Je veux profiter au mieux de ma famille et tout spécialement de mon statut de jeune papa. J’avais plusieurs possibilités professionnelles dans des secteurs économiques différents, mais je n’ai pas voulu quitter ce milieu qui m’a tant apporté. J’ai donc opté pour une entreprise (aliments Tromelin - Horse Breed) dont l’activité me permet de rester en contact avec les éleveurs, les propriétaires et bien sûr les cavaliers. Je compte bien également continuer la compétition, mais je me laisse un peu de temps de réflexion pour voir la meilleure façon de l’envisager !

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Ils disent de lui : 

Olivier Jouanneteau - Haras de Villers 

"Stéphane est quelqu'un de très gai, très dynamique, dans la vie comme au travail. Il a un vrai don à cheval, et comme souvent pour les cavaliers de petit gabarit, il compense sa taille par énormément d'énergie. Il donne tout à cheval, à l'image de cavaliers de renom comme Jean-Marc Nicolas. 

Il connaît très bien les chevaux et a la capacité de monter au pied levé n'importe quel cheval. Au quotidien, il est travailleur et sérieux, mais il sait s'amuser. C'est vraiment quelqu'un de confiance et surtout un véritable homme de cheval, ce qui explique qu'il soit resté si longtemps chez moi car ce sont des qualités que je recherche chez mes collaborateurs. C'est ce qui explique aussi que nous restions en contact régulier." 

Jacques Grandchamp des Raux - Haras des Jac

"J'ai eu beaucoup de plaisir à avoir Stéphane comme cavalier à la maison et j'ai autant de plaisir à le garder comme ami. C'est un garçon au sérieux remarquable, avec beaucoup de sentiment à cheval. Aussi fin qu'intelligent, il est arrivé à la maison tout jeune ! J'en garde un souvenir merveilleux. Notamment, je me rappelle de l'avoir vu présenter une toute petite jument noire que les acheteurs avaient voulu tester sur une combinaison énorme. Stéphane était encore inexpérimenté mais il a fait une véritable démonstration. Nous ne nous sommes plus jamais quittés !"

Marie-Christine Rousseau – Haras de la Gesmeraye

« Stéphane est un garçon très dynamique, très organisé, toujours à l’heure, avec vraiment le sens du cheval. Il ne m’en voudra pas de dévoiler une petite anecdote… car Stéphane a un rituel immuable...il lui fallait toujours sa sieste sur le pont du camion avec son chien sur l’heure de midi (sourires) ! C’est quelqu’un qui se lie facilement d’amitié, qui va vers les gens »

Loïc Gloaguen, cavalier Pro1 – Ecuries de la Perelle

« Nous avons vécu une super aventure à deux avec Rex VH Goteringenlved, que nous avions acheté pour la petite histoire un 1er de l’an, à 6 ans et que nous avons revendu à 10 ans à Ramzy Al Duhami. Stéphane possède plein de qualités au premier rang desquelles figure sa joie de vivre. On peut toujours compter sur lui. A cheval, il a toujours été consciencieux avec l’envie d’apprendre toujours plus ! Son équitation est instinctive, il ressent extrêmement bien les choses. Je l’ai aidé durant sa carrière à travailler sur les bases et le dressage du cheval, mais il a toujours compensé par son excellent coup d’oeil. Enfin, c’est quelqu’un qui a une très bonne faculté à détecter un cheval d’avenir, à force de monter beaucoup de jeunes chevaux, il a appris à vraiment bien les connaître ».