Quels chevaux pour le haut niveau ?
mardi 10 février 2009

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Eugénie Angot et Lothian des hayettes © www.scoopdyga.com

La Société Hippique Française et le Comité organisateur du Jumping international de Bordeaux proposaient, samedi 7 février dans l’enceinte du concours, une table ronde ouverte au public sur le thème : quels chevaux pour le haut niveau ? Près d’une dizaine de cavaliers de renom étaient autour de la table, pour un débat vivant et enrichissant. Verbatim.

Riche idée donc, que de profiter de la présence de cavaliers internationaux pour mieux faire connaître aux éleveurs présents les critères de choix pour leurs chevaux. Riche idée qui put se réaliser grâce à la disponibilité et à l’intérêt pour le dialogue montrés par plusieurs cavaliers, et pas des moindres : étaient présents Eugénie Angot, Edwina Alexander, Rutherford Latham, Ludo Philippaerts, Kevin Staut, Jan Tops, Stephan Lafouge, Michel Robert et l’entraîneur Laurent Elias. Le débat était animé par Christian Delâge. Quand à ces pauvres chevaux, on leur demande… tout ; mais les critères de santé et de bravoure semblent aujourd’hui primordiaux. Quant à déceler qu’un cheval sera un futur crack, même ces vedettes sont souvent dans le flou : chaque cheval est un cas, la part du travail est de plus en plus importante, et certains chevaux se révèlent très tardivement.

J. Tops : ma méthode est différente selon que le cheval est destiné à un amateur : je cherche alors un cheval confortable, facile, avec un très bon caractère ; ou pour le haut niveau international : si le cheval est plus compliqué, ce n’est pas grave, par contre la qualité et la santé sont très importantes. Les choses ont changé : le calendrier des compétitions est beaucoup plus long et chargé qu’autrefois, il faut donc des chevaux avec un bon physique et du sang. Pour ce qui concerne le bon physique, les choses commencent chez l’éleveur. Quand le père et la mère n’ont pas une bonne conformation, les choses commencent mal. Pour le commerce, il est important également que le cheval soit sympathique et ait une bonne bouche. R. Latham : je cherche l’intelligence d’abord. Comment la définir ? Pour moi il s’agit des chevaux toujours en avant, ayant l’envie de sauter et le respect des barres.L. Philippaerts : pour moi, il faut des chevaux avec de la taille, et surtout des moyens : aujourd’hui les chevaux sautent beaucoup, ils ne peuvent donc pas se permettre d’être dans le rouge. Je suis mes chevaux depuis le plus jeune âge. A deux ou trois ans, en les faisant sauter 5 ou 6 fois à la maison, tu vois déjà beaucoup de choses. Mais je ne commence vraiment à les monter et les travailler qu’à cinq ans. E. Alexander : compte-tenu de ma taille, je ne tiens pas à avoir des chevaux trop grands, mais je tiens à ce qu’ils aient un bon galop. Itot du Château est super, car il a un galop très élastique et on peut très facilement enlever ou ajouter des foulées. Vu ce qu’on leur demande toute l’année, le sang également est très important. S. Lafouge : j’ai démarré avec de petits budgets, donc je n’attachais pas trop d’importance à l’esthétique, j’allais à l’essentiel : des chevaux avec une « bonne tête », c’est-à-dire l’envie d’aller de l’autre côté des barres, sans s’arrêter. Pour moi, le look importe peu, et je ne tiens pas vraiment compte de la génétique. K. Staut : j’accorde de l’importance, moi aussi, à l’intelligence. Kraque Boom n’a pas le meilleur galop du monde, mais il compense par une vraie envie de sauter.M . Robert : il faut qu’ils aient aussi un bon modèle. Dès qu’il y a un défaut, on le retrouve sur la piste.E. Angot : les concours ont beaucoup évolué (parcours moins hauts mais plus techniques et avec du matériel plus léger). Nous avons donc besoin de chevaux rapides, respectueux, disponibles, très près du sang. Mais je sélectionne d’abord en fonction du tempérament : il y a des chevaux qui ont envie, d’autres moins. Ensuite, la santé. La bravoure et la santé sont les deux choses qui font que l’on va aller au bout ou pas. S. Lafouge : effectivement, il faut qu’ils soient solides, gentils et généreux. Après, les autres qualités se développeront ou pas en fonction du travail du cavalier. E. Angot : en effet, certains chevaux deviendront des cracks, surpassant les autres, et cela se fera par la confiance, la complicité avec leur cavalier, le travail. Je ne crois pas que Shutterfly est né Shutterfly.L. Elias : l’acquis prend une part de plus en plus considérable. La formation du cheval fera qu’il passe le cap ou pas. La qualité du cheval est une chose. Ce qu’on lui apporte derrière est également très important. Je pense que c’est de l’ordre de 50/50. Des chevaux exceptionnels, il y en a plus que des chevaux qui réussissent leur carrière.

Les cavaliers présents ne se rendent pas dans les concours de modèle et allures, sauf L. Philippaerts, qui fait de l’élevage.

L. Philippaerts : pour moi les origines sont très importantes, j’en tiens compte. Si la mère et la grand-mère ont une bonne santé, tu as plus de chances que le cheval soit bon.K. Staut : je ne vais pas dans les concours d’élevage par manque de temps et parce que j’ai souvent changé d’adresse, mais c’est dommage car il est très important que cavaliers et éleveurs puissent échanger.J. Tops : je n’ai pas le temps d’aller sur les concours d’élevage mais je le regrette car j’aime beaucoup ça. Il y a toujours des informations à trouver sur la production des étalons : le caractère de leur production, etc., des informations importantes pour le commerce.L. Elias : j’y vais régulièrement. Et je constate que l’élevage français progresse et va dans le bon sens, il s’est tourné vers l’extérieur ce qui fut une bonne solution pour améliorer certaines choses comme la locomotion.M. Robert : pour moi, le problème en France, ne situe pas au niveau de l’élevage, mais de la partie entre l’élevage et le haut niveau, la formation intermédiaire.

M. Robert : c’est vrai que l’on voit beaucoup de choses : si le cheval est respectueux, s’il est empêtré avec ses jambes, s’il galope bien… Mais c’est surtout un critère commercial. Madame Pompadour, je l’ai fait sauter en liberté récemment et si on la regarde comme ça on ne va pas l’acheter… ! Nonix et Galet d’Auzay non plus. E. Alexander : je vais savoir juger un cheval quand je vais monter dessus. Il y a une grosse part d’inconnu sur un cheval qui saute en liberté, la route est encore longue.L. Philippaerts : tu vois quand même beaucoup de choses quand tu les as à la maison et que tu peux faire une dizaine de séances. Deux-trois sauts ne suffisent pas.

E. Angot : sept ans, mais il y a toujours une part de doute avec les chevaux.L. Philippaerts : cinq ans, si je l’ai à la maison depuis plusieurs années.E. Alexander : quand Shutterfly avait neuf ans, Meredith (Michaels Beerbaum, ndlr) voulait le vendre et personne ne voulait l’acheter. Chaque cheval est un cas, certains s’améliorent en vieillissant

J. Tops : non, cela dépend du cavalier. Beaucoup d’Allemands veulent un cheval à prendre entre les jambes, pas trop fragile. Les femmes, elles, aiment les chevaux plus légers. Mais dans notre sport, il faut en tout cas du sang. M. Robert : nous aimons plutôt les chevaux bais avec des membres noirs (pas de balzanes), de bons aplombs, une bonne orientation des membres et une belle sortie d’encolure, une belle tête, taille 1,68m.J. Tops : je pense que pour ce qui concerne de la robe (plutôt des bais que des alezans, ndlr), c’est un peu exagéré, ce sont des questions commerciales.L. Phlippaerts : quand tu prends les pourcentages, les gris sautent mieux que les autres (rires dans la salle).

J. Tops : pour les jeunes chevaux, le parcours sans faute n’est pas un but suffisant. Il faut une note de manière, qui prend en compte si le cheval est bien dressé, change bien de pied, s’il y a du contrôle, il faut pouvoir dire au cavalier « tu reviendras quand le cheval sera prêt ». Il faut juger plutôt la manière que le sans faute. Les chevaux auront une carrière plus longue.L. Philippaerts : beaucoup de chevaux sont cassés quand ils sont jeunes. En Allemagne et en Hollande aussi, on voit des chevaux certes bien dressés, mais à sept-huit ans l’élasticité est partie car ils sont usés. E. Angot : notre élevage est très bon mais il y a des chevaux qui passent à la trappe. Il est important que cela passe dans les mœurs qu’on peut faire des parcours à blanc, que le premier réflexe ne doit pas être de durcir l’embouchure. Le TDSO n’est peut-être pas parfait mais il faut aller vers ça, privilégier le dressage par rapport au sans faute. Quand on récupère des chevaux à sept-huit ans qui ne sont pas en ordre, il y a une ou deux saisons à blanc pour récupérer le travail qui n’a pas été fait.

Vient donc en conclusion l’impasse habituelle, soulignée par Patrick Blanckaert : « certes, mais si vous êtes éleveur, il y a des contraintes financières, un cheval qui n’est pas qualifié pour les finales ne vaut rien ! », et Bruno Broucqsault : « la valorisation passe par l’obtention d’un bon indice sur performances ». La balle se retrouve donc dans le camp de la SHF… qui l’a bien cherché en organisant ce débat, apprécié d’un public venu nombreux !