René Haize, le naisseur d'Ibrahim nous a quittés
jeudi 22 février 2007

haize
René Haize - Ph. Y. de la Fosse David

René Haize, le naisseur de l'étalon chef de race Ibrahim, est décédé le 4 février, à 84 ans, et a été inhumé dans sa petite commune des marais du Cotentin, Picauville, à quelques kilomètres de Saint-Mère-Eglise.

A l'issue d'une vie de travail et de raison, cet agriculteur simple et discret s'en est allé, refermant un des chapitres majeurs de l'histoire du Selle Français. C'est lui qui, dans son exploitation, fit naître en 1952, un peu par hasard, le chef de race Ibrahim (The Last Orange et Vaillante par Porte bonheur), à l'origine de plus de quarante-sept fils étalons (dont une dizaine exportés) et de très nombreuses filles qui dominèrent pendant plus de vingt-cinq ans tous les concours de poulinières.

Celles-ci auront donné naissance, en particulier en croisement avec le Pur-sang Ultimate, à une foultitude de performers et d'étalons. Ibrahim lui-même n'est autre que le père des étalons Quastor, Lieu de Rampan, Double Espoir, Digne Espoir, Tanaël, Ukase, Elf III, Fleury du Manoir, Fantastique, etc., et du plus célèbre d'entre tous, Almé, lui-même à l'origine de 54 étalons Selle Français dont Galoubet A (d'où Quick Star, Baloubet du Rouet…), I Love You, Lord Gordon, Joyau d'Or et surtout Jalisco B. Ce dernier est le père de 56 étalons dont Papillon Rouge, Quito de Baussy, Quidam de Revel, Schérif d'Elle, Allegreto, Dollar du Mûrier, Fastourel du Cap, etc. Que serait aujourd'hui l'élevage français sans Ibrahim, que serait le sport équestre mondial, tant son sang y est présent ?Ibrahim, par son modèle, son type, son tissu ne laissait personne insensible, surtout pas les chroniqueurs de l'époque, en particulier celui de L'Eperon d'alors, « Armoricus », qui écrivait à son propos ces lignes superbes : « Ibrahim eut d'abord, pour éclairer son cadre robuste, d'être d'un bai "orangé" assez fin avec des nuances miroitantes qui suggéraient la présence d'une certaine dose de sang pur. Il arborait un air de bonne race avec une tête bien proportionnée, à l'oeil ouvert, le tout donnant une impression générale de force tranquille. (...) Ibrahim fut certes un sujet de modèle exceptionnel, et la silhouette qu'il conférait non seulement à ses fils mais surtout à ses filles avait fini par en faire l'archétype du "meilleur normand". »

Et pourtant, né chez des éleveurs non encore reconnu, d'une origine puisant ses racines dans une jumenterie utilisée pour les travaux des champs, le succès au haras d'Ibrahim fut long à se dessiner, au point que lors de ses premières années de monte à la station de Sartilly, il saillit peu et surtout des cobs. A une époque ou l'utilisation du Pur-sang anglais pour alléger le modèle et faciliter la commercialisation était de plus en plus à la mode (comme peut l'être aujourd'hui l'utilisation des étalons étrangers), Ibrahim eut du mal à faire son trou (dix ans). Il se rattrapa largement ensuite, avant de mourir en 1973 à vingt-et-un ans, en pleine gloire.Si le début de la carrière d'Ibrahim fut assez discret, celle de son naisseur le fut aussi, surtout vers la fin. Nous avions re-découvert son existence fin 1999, ce qui fut l'occasion d'un long article dans le Hors-série de l’élevage de L’Eperon de 2000 intitulé : Le naisseur d'Ibrahim existe, je l'ai rencontré. En effet, cet homme qui avait fait naître sans doute le meilleur étalon Selle Français du 20° siècle était sorti du paysage équestre normand dans les années 76-78. Il nous racontait alors que les chevaux qu'il élevait avec ses parents depuis son jeune âge avaient quitté son exploitation, d'abord parce que l'époque était à la spécialisation vers les vaches laitières et que l'arrivée du tracteur avait fait son oeuvre comme dans beaucoup d'exploitations à l'époque. Et puis il nous expliquait qu'après de belles années ils avaient connu un peu la poisse avec les chevaux ; une jument qui meurt de grippe au retour du concours général de Paris, une autre qui fait de même en quelques heures alors qu'elle a un poulain de 6 semaines, une autre enfin qui ne veut plus « prendre ». « Et la dernière, la vieille Ossuna (soeur utérine d'Ibrahim, ndlr) que nous croisions avec des Pur-sang pour mieux vendre les produits, du jour où nous avons voulu la croiser avec un selle pour faire une mère, elle ne nous a fait que des mâles. Tout cela m'a un peu découragé, on a vu qu'on était plutôt en malheur avec les chevaux, alors on n'a pas insisté, d'autant que j'avais un très bon troupeau de vaches normandes qui nous prenait pas mal de temps », nous racontait- il à cette occasion, ajoutant : « nous avions eu pourtant de bonnes années ; ainsi quand on a construit la salle de traite, que l’on a payée avec la vente de trois poulains de l'année plus la prime au naisseur d'un étalon » (à cette époque, lors de la vente par un étalonnier d'un reproducteur aux Haras nationaux, ceux-ci versaient 10% du prix au naisseur, ndlr).

René Haize nous avait aussi expliqué qu'Ibrahim était un peu le fruit du hasard : « On allait à la station des Haras du coin, celle de Sainte Marie du Mont, pour des raisons de commodité (transport souvent à pied ou à cheval, ndlr) et aussi par amitié avec le chef de station, parfois ou surtout parce qu'il n'aimait pas qu'on aille ailleurs. Vaillante (la mère d'Ibrahim, ndlr) a été saillie plusieurs fois par le Pur-sang L'Alcazar qui était à la mode, mais certaines années c'était difficile pour des petits éleveurs comme nous de l'avoir, alors on devait en utiliser un autre, et ce fut The Last Orange, qui ne travaillait pas beaucoup. Et puis on a eu de la chance avec la naissance de ce bon poulain, que les palefreniers, qui remplissaient les cartes de saillie à la main, ont baptisé Ibrahim. Je l'ai vendu 500 francs, un prix normal pour l'époque, à Alfred Lefèvre, de Falaise. Je n'en ai plus entendu parler pendant trois ans, jusqu’à ses succès dans les concours étalons. C'est ainsi que son histoire à débuté. »Aujourd'hui, c'est celle de son naisseur qui s'achève et nous ne pouvions pas ne pas l'évoquer tant elle est attachante, exemplaire, eu égard à son immense impact sur la genèse et l'image de cheval de sport français. Merci Monsieur René Haize, de la part de générations de gens de chevaux.

Photos par Y. de la Fosse David