Alain James, le voyageur affranchi (2/3)
mercredi 24 février 2021

Alain James
Alain James © Arnaud Boudon

Sa simplicité et son humour n’ont d’égale que sa liberté de penser. Car s’il fallait ne retenir qu’une chose à propos d’Alain James, c’est bien cette indépendance d’esprit, cette liberté de ton qui lui a parfois valu quelques remontrances de l’administration mais aussi beaucoup d’admiration et de respect de la part de ses pairs. Parmi les derniers à avoir porté l’uniforme rouge et noir des Haras nationaux, lui a toujours préféré un bon jean et une veste décontractée, faisant fi du protocole. Aujourd’hui Président de l’Association Nationale Anglo-Arabe (ANAA) et de la Confédération Internationale de l’Anglo-Arabe (CIAA), il est l’un des artisans de ce qu’est le monde de l’élevage français contemporain.

Hier, L'Eperon vous faisait découvrir les débuts d'Alain James au sein des Haras Nationaux et son implication dans la création du Mondial du Lion (à lire ici). 

Fervent défenseur de l’Anglo

Après cet intermède, Alain redécouvre l’Anglo-arabe. Il est également le premier à confier les étalons nationaux...à un cavalier maison. « Je l’ai embauché, nous avons acheté un beau camion et tous nos étalons de 4/5/6 ans étaient sortis en compétition » se souvient-il. De petit dépôt, Villeneuve devient un centre en vue avec des révélations sportives comme Quercus du Maury, Vlan de Vergoignan, Graves et Un Amour IV, et l’une des plus importantes stations de monte de France, avec Bazas et ses 350 juments saillies... plus qu’en Normandie ! « J’avais une équipe formidable, avec notamment Emmanuel Cessac et Valérie Cinqualbre, on a vécu dix ans à s’éclater, à agrandir le haras, à acheter le premier étalon en partenariat avec le Conseil Général, Graves*Lot-et-Garonne (Fayriland II)... ». A cette époque, les Haras commençaient à peine à confier leurs étalons à des cavaliers privés, comme Saint-Lô (Angot, Epaillard), Le Lion d’Angers (Touzaint), ou en Anglo-arabie (Patrick Sisqueille), rémunérés au sans-faute. « Il appartient à cette génération qui avait un coup d’oeil unique pour repérer les chevaux, souligne Laurence CornailleIl était capable de savoir où stationner tel ou tel étalon en fonction de la jumenterie locale, il a acquis une connaissance approfondie de l’élevage, bien plus que notre génération. » 

La légende de Quercus

La carrière d’Alain James fut jalonné de nombreux chevaux, mais l’un d’eux fut plus marquant que les autres : Quercus du Maury (Quatar de Plapé). « Je l’avais repéré au concours des étalons de 3 ans, il sautait extrêmement bien mais était critiquable au modèle et manquait de force, mais avait un garrot exceptionnel. J’avais dit à l’inspecteur général, M. Charpentier, ‘je le veux !’, il m’avait répondu non, ce qui pour moi était une erreur. Bruno Rocuet l’a acheté. Je lui avais dit ‘surtout ne faîtes rien, je voudrais l’acheter pour les Haras’. Je l’ai suivi son année de 4 ans et avant Fontainebleau, j’ai appelé Rocuet pour lui demander s’il était vendeur. Il m’a dit de me dépêcher car sur place, il serait vendu. J’ai harcelé l’inspecteur et on a fini par l’acheter... plus cher que si nous l’avions acquis à 3 ans. Mais bon, je venais de lui faire faire une bonne affaire sur un pur-sang alors... ». Un caprice utile puisque Quercus s’est révélé être un excellent reproducteur. Ce qui ne fut pas vraiment le cas dudit pur-sang, un certain Dounba. « Il était magnifique, raconte-t-il. Quelqu’un me l’avait signalé dans une annonce du Paris Turf. Au début, M. Charpentier m’a pris pour un original, puis il est allé le voir et l’a acheté pour l’affecter à Villeneuve ». Malheureusement, la suite ne leur donna pas raison. « Non seulement il n’était pas bon, mais il était difficile. On a fini par l’échanger contre un étalon Arabe avec le Haras national de Janow Podlaski ».

10 ans, 50 pays

En 1999, alors qu’il était devenu en parallèle juge international de concours complet et qu’il voyageait, il soumet au directeur général l’idée de la création d’une direction internationale. « Il m’a répondu ‘ça tombe bien, on va en créer une et je vais vous nommer directeur’ ». Exportation de semence, transfert de connaissances, les échanges se multiplient, parfois de concert avec l’UNIC, époque lors de laquelle il côtoie son directeur Jean-Yves Camenen. « J’ai connu Alain lorsqu’il était sous-directeur au Lion d’Angers, raconte l’ancien directeur de l’UNIC. Nous avons été amenés à voyager ensemble un peu partout, par amitié mais aussi pour une meilleure image de la filière française. C’était un compagnon de voyage sympathique et décontracté, il y avait des voyages convenus et d’autres beaucoup moins. Comme ce déjeuner en Colombie avec le Général Padilla de León, devenu ensuite Ministre des Armées et libérateur d’Ingrid Bétancourt. C’est caractéristique du monde du cheval, ce lien passionnel qui lie des gens très différents. » Alain James, c’est un peu le ‘MacGyver’ du cheval qui improvise lorsque la situation l’impose. Enveloppes pour y enfermer les crins avec bulbe à défaut de sacs stériles, inscriptions au stud-book SF en attendant que le stud-book de selle argentin voit le jour, il trouvait toujours des solutions. « Il n’avait pas cette vision un peu rigide que pouvaient avoir les organismes publics, il se trouvait toujours à mi-chemin, composait avec un appareil partiellement inadapté et une réalité de filière. »

Alain James construit en dix ans de puissants liens avec de nombreux pays. « Nous avons créé un réseau d’échanges avec tous les haras publics dans le monde. Allemagne, Italie, Espagne, Amérique Latine… Pendant dix ans, j’ai été payé à me faire plaisir », poursuit Alain James. Il développe notamment l’exportation de semence, une activité minoritaire au sein des Haras. « Il a rentré des centaines de milliers d’euros, témoigne Laurence Cornaille. Il y avait des étalons stars comme Dormane en courses, dont la semence s’arrachait, Mylord Carthago en sport, etc. Il a connu les années fastes et ne cessait de voyager, de faire et défaire sa valise, avec une organisation au taquet. » Il voyageait tellement que chaque année, il s’amusait à convertir les kilomètres parcourus en nombre de tour de globe, parfois 4 à 5 pour vendre de la semence. 

La malédiction du Quetzalcoatl

Ces voyages incessants l’amènent parfois à vivre des expériences... pour le moins singulières. « Je me rendais à La Silla pour une mission. Dans l’avion j’ai retrouvé Patrick Caron qui partait faire travailler une fille près de Mexico. Nous voilà en limousine à l’aéroport entourés de gardes du corps armés de fusils mitrailleurs en route pour la propriété de Madame Legoretta, dont le mari était au gouvernement et qui était la nièce de Debré. Pendant qu’il la faisait travailler, je suis allé fouiner dans les écuries et je suis tombé sur Airborne Montecillo (Abdullah). Je l’ai donc interpellée en lui disant que les produits étaient plaisants. Quand elle a su que je travaillais pour les Haras, elle s’est énervée et m’a dit qu’elle en voulait à Emmanuelle Bour (DG des Haras à l’époque, ndlr) qui n’avait pas tenu ses engagements. J’ai donc tenté de relancer les discussions… et les ennuis ont commencé. Je crois qu’elle avait une idée derrière la tête… (rires). L’après-midi de cette journée, nous sommes allés visiter des pyramides où se déroulait une cérémonie religieuse. J’ai fait une blague en voyant un homme balayer les marches. Là, elle me dit ‘attention, il ne faut pas vous moquer sinon on va vous jeter un sort’. On redescend et d’un coup, j’ai froid. Elle m’a regardé interloquée. En arrivant à la fin du parcours, je grelottais. Elle en a déduit que j’avais attrapé la malédiction de Quetzalcoatl. Elle a envoyé son chauffeur chercher des médicaments, puis elle m’a mis face à la voiture, baissé mon pantalon et fait une piqûre dans les fesses... sur le parking ! » La légende veut que cette scène d’anthologie ait été immortalisée par Alain Katz, étalonnier privé et producteur de cinéma disparu prématurément (lire ici), qui aurait déclaré « Celle-ci va valoir de l’argent, on va la vendre à L’Eperon ! ». « Sur ces entrefaites, Mme Legoretta s’est empressée de proposer de me ramener chez elle pendant que Patrick et Alain continueraient leur périple. Je les ai suppliés de ne pas me laisser seul ! (rires) ». Finalement, il négocia Airborne Montecillo pour moitié moins cher que le prix initial. « Ce cheval s’est vite rentabilisé car dès qu’il est rentré en France, il a été beaucoup utilisé. Pour l’anecdote, un mois après que le cheval ait été livré aux Bréviaires, Mme Legoretta m’appelle en me disant qu’elle n’avait pas été payée, qu’on allait tous dérouiller et qu’elle allait envoyer quelqu’un le récupérer. On a dû déplacer le cheval près d’un logement, cadenasser le box, mettre en place des rondes jusqu’à ce qu’il soit payé (rires). »

Retrouvez le dernier volet de cette saga consacrée à Alain James : ICI