Flipper d’Elle : petit cheval à l’immense talent
lundi 02 novembre 2020

Laurent Goffinet et Flipper d'Elle
Laurent Goffinet et Flipper d'Elle sur l'impressionnante piste d'Aix-la-Chapelle lors des JEM, l'un des points d'orgue de leur carrière ! © Scoopdyga

C’est une légende du saut d’obstacles qui s'est éteinte. Flipper d’Elle (Double Espoir x Jalisco B) a rendu son dernier souffle le lundi 26 octobre, chez Laurent Goffinet. Ensemble, ils avaient porté haut les couleurs de la France sur les plus belles pistes du monde. D'icône du sport, Flipper est également devenu un porte-drapeau de l’élevage français. Retour sur la vie de ce petit crack hors du commun.

« J’ai eu peur qu’il parte ailleurs alors que je lui ai fait la promesse qu’il finirait ses jours ici », confiait Laurent Goffinet dans les colonnes de L’Eperon en 2015. Promesse tenue. Ce lundi 26 octobre, une star française du saut d’obstacles mondial a tiré sa révérence. Flipper d’Elle, 27 ans, s’est endormi dans l’après-midi dans les bras de son cavalier de toujours. « Au revoir petit crack tu vas me manquer ma flipouille », pouvait-on lire sur le profil Facebook de Laurent Goffinet. Depuis, le corps de l'étalon a été incinéré de manière à ce que ses cendres reposent sur le domaine de Laurent. 

Tout au long de sa carrière, ce petit cheval a marqué les esprits. D’abord par son physique que certains qualifiaient d’ingrat, sa petite taille - 1,61m seulement - lui a valu quelques moqueries en bord de piste lors de son année de 4 ans, en cycles classiques. Mais très vite, le fils de Double Espoir a fait taire les mauvaises langues en devenant vice-champion de France des chevaux de 7 ans. Il signait là son premier succès d’une carrière que beaucoup doivent lui envier. Les Grands Prix de La Courneuve (2003), St Lô (2003, 2004, 2006), Le Mans (2005), Deauville (2005), Bremen (2006) ou encore Franconville (2008) sont tous tombés dans son escarcelle. Avec l’équipe de France, il a signé trois victoires en Coupes des nations à Dublin (2003), Rotterdam (2004) et Saint Gall (2005), ainsi que des podiums à Rotterdam (2003), Hickstead (2004), Dublin (2004), Barcelone (2004) et La Baule (2005).

Ces excellentes performances lui ont permis de faire partie de l’équipe tricolore par deux fois lors d’échéances majeures. D’abord aux championnats d’Europe de San Patrignano en 2005, où Flipper et Laurent Goffinet signent la meilleure performance française, puis lors des Mondiaux d’Aix-la-Chapelle, un an plus tard. « Il m’a permis d’intégrer l’équipe de France aux côtés de cavaliers que j’admirais et de participer aux concours dont je rêvais quand j’étais gosse », expliquait son cavalier, toujours dans nos colonnes il y a cinq ans. 

« Il m’a vite fait comprendre qu’il ne se soumettrait pas à moi »

Avant d’arriver à cet impressionnant palmarès, Flipper a donné un peu de fil à retordre à son cavalier. « Je montais beaucoup de chevaux et j’avais tendance à tous les mettre dans un moule », se souvenait-il. Ce moule, Flipper ne s’y pliera jamais. « Il m’a vite fait comprendre qu’il était hors de question qu’il se soumette à moi. » Laurent Goffinet reconnaît que son fidèle petit bai a changé sa façon d’écouter ses chevaux. « Il était très courageux et respectueux, mais il n’avait pas la force d’un Cumano donc son physique et son mental devaient être à 100% pour gagner. »

Son physique et son style bien à lui ont fait la renommée de Flipper d’Elle. Agile comme un chat, cette petit boule de nerfs impressionnait par son énergie et sa volonté de venir à bout de n’importe quel parcours. Le couple était la coqueluche des terrains de concours, un peu à l'image d'un petit cheval noir né des années auparavant, ce qui explique sans doute l'émotion et les larmes des spectateurs lors de ses adieux à la compétition, célébrés à St-Lô à l'occasion du salon des étalons en 2009. Dès lors, Flipper s'est consacré pleinement à la reproduction. 

Un étalon populaire

Il n'a toutefois pas attendu la fin de sa carrière sportive pour faire valoir ses qualités de reproducteur. Né dans la Manche chez Alexis Pignolet, Flipper était un fils de bonne famille : on ne présente plus son père, Double Espoir, ni sa mère Pavlova des Malais (Jalisco B x Uriel avec une souche Pur-Sang), qui a également engendré l'étalon Double d'Elle (Double Espoir) ainsi que les bonnes compétitrices Hadji et Milady d'Elle. Pas étonnant qu'il ait été repéré par les Haras Nationaux et qu'il ait rejoint leur réseau pour y faire la monte dès ses 4 ans en parallèle de sa carrière sportive. 

Dans ses meilleures années, Flipper a pu remplir plus d'une centaine de juments . Aujourd'hui, il compte plus de 1500 produits enregistrés au SIRE et fait régulièrement partie du Top 100 des meilleurs étalons de saut d'obstacles édité par la WBFSH. Parmi ses meilleurs produits : Uranie de Belcour (CSI 5* avec Steve Guerdat), Glock’s Prince des Vaux (CSI5* avec Gerco Schroder), Master de Ménardière (CSI5* avec Hans-Dieter Dreher), Royal des Bissons (membre de l’équipe d’Autriche aux JEM de Caen), Quel Chanu (CSI5* avec Philippe Rozier), Lucrate d’Eau Grenou (CSI4*, médaille d’argent par équipe aux Jeux Méditerranéens, en 2009), Pirole de la Chatre (multi-médaillé aux championnats d’Europe Jeunes avec Camille Conde Ferreira), Pléiade Heutière (championne des 7 ans, CSI3*, médaille d’or par équipe aux championnats d’Europe Juniors)…

Les qualités citées plus haut ont également permis à Flipper d'être un bon père de performers en concours complet. Il a donné entre autres Madiran du Liot, Timmy du Bois, Fision M, PSH GazelleVesubio et Phoenix d'Amigny, tous classés a minima sur des CCI 3*. 

Sa petite taille lui a même permis de produire de bons poneys de Grand Prix à l'instar de Ketty de Gouville, Mobis des Islots, Virtuose de Flavigny et Up Beautyfort...

Quand est venue la fin des Haras Nationaux, il a fallu placer tous leurs étalons. Laurent a essayé de se battre pour racheter Flipper et lui éviter de finir entre de mauvaises mains, il est même allé jusqu'à lancer une pétition qui a récolté plusieurs milliers de signatures. Le destin du petit étalon a finalement été placé entre les mains Michel Guiot (Haras de Talma) et Denis Hubert (Elevage Manciais) qui se sont alors associés pour créer France Etalons et louer les dix-neuf étalons des HN dont Flipper, qui a ainsi passé le plus clair de son temps chez Laurent, et ce jusqu'à la fin de sa vie."D'origine modeste, Laurent adorait son (petit) cheval qui n'avait pas pourtant au départ le profil d'un crack, mais dont la volonté commune de réussir les a conduits au plus haut niveau. Une histoire exemplaire ou l'aspect financier était relégué au second plan, ou le parler vrai de Laurent tranchait avec le langage formaté trop souvent de rigueur dans ce milieu. Bref des histoires qui permettent de croire encore en ses rêves", écrivait notre regretté confrère Paul Dubos. Il n'aurait pu trouver de meilleurs mots pour résumer cette belle histoire qui restera sans conteste parmi les plus belles des sports équestres.