Le commerce en 2020, une affaire qui marche bien ?
jeudi 17 décembre 2020

Image d'illustration
Image d'illustration © Eric Knoll

En France dans la filière équine, l’utilisation du cheval à des fins sportives draine le commerce, aussi bien sur le plan professionnel qu’amateur. Avec deux confinements, dont un qui a mis tout le pays en stand-by, l’année 2020 a bouleversé le rythme et les habitudes de chacun. L’arrêt brutal du sport laissait craindre une véritable catastrophe économique quant au commerce de chevaux. Pourtant, il semblerait qu’il soit toujours aussi florissant. Alors, les sports équestres échapperaient-ils à la crise ? Éléments de réponse.

« Nous avons vraiment fait une bonne année, contre toute attente », résume Jean Drexler, propriétaire du haras d’Hurl’vent, spécialisé dans les poneys ayant un fort potentiel pour le haut niveau. En 2020, il a vendu dix-neuf de ses poneys, soit presque moitié plus que les années précédentes. « Si j’en avais eu encore dix autres de prêts, je les aurais tous vendus également », assure-t-il. Plus étonnant encore, certains poneys initialement proposés à la location ont également trouvé preneur… à la vente ! « Je pense que l’aspect affectif a beaucoup joué, explique-t-il. Les gens n’ont pas pu aller voir le poney auquel ils étaient tant attachés pendant le confinement, ça leur a fait mal au cœur et ça les a peut-être incité à l’acheter alors que ce n’est pas du tout ce qui était prévu à l’origine. »

Même son de cloche chez Paprika Stenger, cavalière professionnelle installée à Cornieville (55), et qui fait de la valorisation et du commerce de poneys son activité principale. Depuis le mois de mars, elle a vendu vingt-et-un poneys, un record. Alors que des clients lui demandaient auparavant des poneys à louer, ils se sont rendus compte que « la location n’a pas que des avantages, surtout dans ce genre de période. Quand il n’y a plus de concours, les gens se disent qu’ils louent le poney pour rien. Quand ils achètent, ils ne perdent rien. » La demande est devenue tellement forte qu’il est impossible pour elle de répondre à toutes les sollicitations. « J’ai une dizaine de personnes sur liste d’attente. Je n’ai plus de poney prêt à démarrer les concours, je les ai tous vendus. » 

Dans les écuries de François Éric Fedry, cavalier et gérant de la Sarl Horse Jump Perfect à Saint-Julien-sur-Veyle (01), les retours de sa clientèle amateure sont plutôt positifs. « Nous n’avons pas eu l’impact qu’on redoutait. Je me suis posé des questions en mars et avril mais c’est tout, confie-t-il. Et d’ajouter : Après tout, les amateurs sont des gens qui ont un minimum de moyens. Je suis finalement plus inquiet pour les gens qui payent leur cotisation sur l’année et qui se saignent déjà pour apprendre à monter à cheval. »

Pas de vente au rabais

En plus d’avoir été nombreux, les acheteurs se sont montrés plutôt généreux dans leurs offres. Malgré un contexte économique morose, les budgets alloués à l’achat d’un cheval ou d’un poney n’ont pas été revus à la baisse, au contraire. Paprika Stenger constate ainsi n’avoir « jamais vendu aussi cher [...]. J’ai vendu des poneys de 4 ans à plus de 10.000 €, ce qui n’arrive quasiment jamais en temps normal. Certains clients cherchent par exemple des poneys prêts sur 80 cm pour un budget de 8.000 €. C’est loin d’être ridicule. » Elle précise d’ailleurs que si les poneys qu’elle propose ont les moyens d’évoluer sur des épreuves allant de 110 à 130 cm à l’obstacle comme en complet, « beaucoup de clients les achètent pour faire du loisir ! » Un sentiment confirmé par Jean Drexler, dont les bons résultats de ses produits à haut-niveau lui permettent d’attirer une clientèle assez aisée, avec des parents « qui souhaitent faire plaisir à leur enfant et ne discutent pas vraiment les prix ». 

Le pari de la jeunesse

Toutes les personnes que nous avons interrogées sont unanimes. Les ventes de jeunes, voire très jeunes, chevaux ont explosé. Il n’y avait qu’à voir le nombre de marchands, investisseurs ou propriétaires indépendants lors de la Grande semaine de Fontainebleau, en septembre dernier. Edward Lévy, membre de l’équipe de France de saut d’obstacles, a trouvé « qu’il y avait une vraie activité, avec beaucoup de marchands étrangers venus repérer nos jeunes chevaux ». Lui est persuadé qu’en ce moment, ces chevaux sont « le cœur de recherche ». Un constat partagé par François Éric Fedry qui, non mécontent d’avoir vendu tous ses jeunes chevaux, a dû renouveler son piquet. Sur le marché des poneys, Paprika Stenger et Jean Drexler s’étonnaient même de vendre des foals et des poneys d’un an, habituellement peu plébiscités. 

Même ceux qui ne sont pas encore nés remportent un succès fou. Thierry Rozier, associé des prestigieuses Ventes Fences, s’étonne encore du succès des ventes d’embryons. « C’est incroyable, réagit-il. Nous avons vendu un embryon sur Internet à plus de 60.000 €. [..] Il y a une réelle demande. » Il reconnaît cependant que les chevaux de 3 ans restent ceux qui se sont le mieux vendus à l’occasion des différentes ventes. Face au contexte sanitaire qui empêchait les regroupements, Fences a pris une dimension numérique en proposant aux acquéreurs d’enchérir en ligne. « Nous sommes très agréablement surpris [...] par la présence de nos clients. Ils ont répondu présents malgré tout, en France comme à l’international. Au total, 125 chevaux de 6 mois à 4 ans ont été présentés et 115 d’entre eux ont trouvé acheteur lors de cette édition », précise Thierry Rozier. L’agence Fences n’est pas la seule concernée et d’autres ventes, comme The Auction, ET Auction, Trigon Auction, Paul Schockemöhle Auction ou encore Château Bacon, affichent un franc succès. Pour François Éric Fedry, qui a lui aussi été surpris par l’engouement pour ces ventes, elles attirent essentiellement des amateurs avancés ou des professionnels. « Je pense que les petits amateurs ne sont pas concernés dans le sens où quand ils veulent des chevaux, ils vont les essayer. »

Quid du haut niveau ? 

À haut niveau, acheter et vendre des chevaux fait partie du quotidien des cavaliers et permet pour la plupart de faire tourner la boutique. Edward Lévy estime que la crise sanitaire a « impacté » le commerce entre professionnels de haut niveau et notamment pour les chevaux d’épreuves dites intermédiaires (jusqu’à 140 cm). « Il n’y a plus ou peu de visibilité sur les concours, les objectifs... Forcément, ça refroidit un peu les investissements. » La restriction des déplacements limite considérablement les opportunités d'exportation de chevaux, notamment aux États-Unis, dont les clients recherchent souvent des chevaux déjà prêts et profitent des tournées hivernales dans le sud de l’Europe pour dénicher la perle rare. « J’ai souvent une période assez active avec des cavaliers américains entre octobre et décembre, confie Edward Lévy. En ce moment, il n’y a pas cette activité. C’est trop difficile de venir. J’ai une personne qui a réussi à se déplacer et ça a été toute une organisation : il faut s’y prendre à l’avance, faire la paperasse sanitaire, le test, s’organiser pour rentrer… Toutes ces procédures très contraignantes ralentissent le commerce », mais sans pour autant le bouleverser complètement. 

Il faut dire que dans le monde restreint du haut niveau, les relations professionnelles étroites entre les différents acteurs représentent le ciment du commerce. Hormis lors du premier confinement, très strict, Edward Lévy assure recevoir autant d’appels et de demandes qu’en temps normal. « Tout est devenu un peu statique mais l’envie [d’acheter des chevaux] n’a pas changé. Je sens que les gens sont toujours aussi motivés », rassure-t-il. Il note tout de même que quelques chevaux continuent de se vendre, peu importe les contraintes. Ceux qu’il appelle les chevaux “d’élite”. « Les très, très bons chevaux sont demandés quelle que soit la période de l’année. Les personnes en mesure de les acheter, pour le très gros commerce ou le très haut niveau, [ont des moyens qui] vont au-delà de la crise. » Pour ceux-là, le commerce, c’est toute l’année, contre vents, virus et marées.